Ne pas être la troisième force : la diplomatie française en Iran (1855-1857)

Antonin Hoffmann, spécialiste des relations franco-iraniennes

Popularisée au début du XXe siècle par Rudyard Kipling, l’expression « Grand jeu », encore régulièrement utilisée aujourd’hui, désigne à l’origine l’ensemble des luttes d’influence entre les puissances britannique et russe sur un ensemble de points de tension allant des détroits du Bosphore et des Dardanelles à l’Etat-tampon afghan, en passant par le territoire iranien, alors contrôlé par la dynastie d’origine turque des Qadjar.

Au-delà de l’Empire ottoman, où elle est présente depuis le XVIe siècle, la France, puissance d’abord européenne et continentale, mise par ailleurs en marge du concert des nations après le Congrès de Vienne (1814-1815), semblait destinée à être exclue des théâtres iranien et afghan, comme l’indique l’échec de la mission du comte de Sartiges, envoyé par Louis Philippe à Téhéran, qui quitte la ville en 1849 après cinq ans de présence, sans avoir obtenu la mise en place de relations suivies.

Le déclenchement de la guerre de Crimée, qui voit la France et la Grande-Bretagne co-belligérantes face à l’expansionnisme russe, change la donne. Appuyée par des Britanniques désormais favorables et par une monarchie iranienne francophile et désireuse de trouver un allié face à la tenaille anglo-russe, la diplomatie française envoie en 1855 une mission qui parvient, la même année, à établir une légation permanente auprès de l’empire Qadjar.

Loin de Paris et avec peu de moyens, la légation que dirige le ministre de France Prosper Bourée puis son secrétaire, l’écrivain Arthur de Gobineau, resté célèbre pour ses thèses réactionnaires sur la dégénérescence biologique, représente les intérêts français.

On pourrait penser que la France peut jouer autant que possible un rôle d’arbitre et de médiateur, au milieu des tensions entre Grande-Bretagne, Russie et cour iranienne. Or, on constate plutôt chez les représentants français une conscience de leur position précaire et une volonté de se maintenir et s’impliquant le moins possible, malgré les sollicitations pressantes de la cour iranienne et les reproches des Britanniques. Puissance qui se pense avant tout dans le cadre du concert européen (dans lequel la guerre de Crimée puis le Congrès de Paris la réintègrent complètement), la France du Second Empire restait étrangère aux logiques géopolitiques propres à la région, dans lesquelles les empires russe et britannique s’intégraient pleinement.

Etre présent sans peser

« Nous avons un ami, m’a-t-il dit, mais il est loin et nous oublie. Près de nous est un loup qui viendra avec empressement à notre aide, mais nous ne recourrons à lui que si nous n’avons pas d’autre moyen de nous défendre contre un autre loup [1] ».

Par cette métaphore animalière, le premier ministre iranien Mirza Agha Khan Nuri expliquait au ministre de France sa compréhension de la situation, alors que l’Iran se rapprochait de plus en plus de la Russie suite aux tensions avec les Britanniques, après avoir mis de grands espoirs dans la présence française. Interlocutrice respectée et médiatrice occasionnelle, la légation de France ne permettait pas de diminuer la tenaille anglo-russe sur Téhéran et d’être un véritable recours.

Les instructions données par le ministre des Affaires étrangères Drouyn de Lhuys dans sa dépêche du 7 septembre 1854 à Prosper Bourée fixent d’abord comme objectif, à côté de l’enjeu immédiat lié au conflit (convaincre le gouvernement iranien de ne pas rentrer en guerre aux côtés de la Russie, voire ouvrir un second front dans le Caucase), l’établissement de relations diplomatiques permanentes. Il s’agit avant tout de posséder un poste d’observation pour mieux comprendre les jeux d’influence de la région, et de rehausser le prestige de la diplomatie française par un réseau étendu, tout en préparant l’établissement de futurs consulats et une éventuelle pénétration économique. La possibilité de jouer un rôle de médiateur et d’utiliser son influence dans la région pour servir sa politique européenne est évoquée, mais renvoyée à un futur plus ou moins éloigné, et non aux objectifs immédiats de la mission.

Transportés par un navire de l’East India Company depuis Suez, les membres de la légation débarquent en Iran le 5 mai 1855, avant d’entrer à Téhéran le 2 juillet. La rapidité des négociations pour le traité de Commerce et d’amitié entre la France et l’Iran donne la mesure des espoirs que place la cour qadjare dans son nouveau partenaire : le 12 juillet, la signature par les plénipotentiaires est effectuée, et le traité envoyé pour ratification. Des relations diplomatiques permanentes sont établies, avec l’autorisation d’établir des légations permanentes dans les deux pays ainsi que des consulats. Ces relations sont ensuite consolidées par des échanges de décorations pour les souverains et la mission du dignitaire Farrokh Khan Ghaffari auprès de Napoléon III en 1856 et 1857[2]. La France obtient également une fixation des droits de douane selon le principe de la nation la plus favorisée, ce qui l’aligne en l’occurrence sur la Russie.

Pourtant, la différence de points de vue est visible dès les négociations : dans son projet original, le Premier ministre iranien propose à la France de prendre en charge la protection des navires de commerce iraniens et du commerce iranien dans le Golfe. Accepter cette clause est impensable pour le ministre français, dans un contexte de rapprochement avec les Britanniques, qui considèrent le Golfe Persique comme l’avant-poste de leurs possessions indiennes[3]. Par la suite, Bourée doit refuser diplomatiquement toutes les offres iraniennes visant à approfondir le rapprochement par l’ajout d’un volet militaire.

Logique française du concert européen et forward policy de Londres et Calcutta

Alors que la guerre de Crimée se poursuit, la France, rejoignant les vues des Britanniques, se fixe pour objectif de maintenir la neutralité de l’Empire qadjar ; l’idée d’un second front est en effet abandonnée rapidement après que Bourée ait constaté les faiblesses de l’armée régulière iranienne[4].

Cet objectif semble, aux yeux des Français, une priorité évidente pour les co-belligérants. Pourtant, l’attitude des Britanniques, très peu conciliante à l’égard des Iraniens, ne tarde pas à choquer les diplomates français, qui la jugent incompréhensible. Dès juillet 1855, la légation de France est contrainte de jouer, bien malgré elle, un rôle de médiatrice entre cour qadjare et légation anglaise, suite à l’octroi d’un brevet de protection à Farhâd Mirza, oncle du souverain iranien, tombé en disgrâce. Finalement réglée in extremis, alors que le représentant britannique s’apprêtait à abaisser son pavillon, grâce à la garantie française de la sécurité du prince et la remise à Bourée des documents compromettants pour celui-ci et les Britanniques, l’affaire annonce les difficultés à venir.

La tension entre Grande-Bretagne et Iran remonte à nouveau avec la décision prise par le ministre britannique, Charles Murray, de nommer un ancien employé de la cour iranienne, par ailleurs marié à une belle sœur du Shâh, Haschem Khan, agent consulaire à Chirâz. Cet acte, vu comme une provocation par la cour, donne lieu à une crise, aggravée encore par la décision  iranienne de faire retenir l’épouse d’Haschem, ce qui donne lieu à de nombreuses rumeurs qui dressent l’opinion publique contre les britanniques. Malgré les tentatives françaises et plusieurs entrevues entre le ministre de France et les responsables des deux parties, la rupture des relations a lieu, et Charles Murray quitte Téhéran le 7 décembre, laissant la charge des protégés anglais et des intérêts de l’alliance à Bourée. Aux yeux des diplomates français, il s’agit d’une querelle d’ego complètement absurde, « la plus misérable affaire que jamais un ministre ait envoyé à son gouvernement [5] ».

Les visions française et britannique apparaissent, en effet, comme inconciliables : alors que la France voit sa diplomatie au Moyen-Orient comme un moyen de servir ses buts européens, la Grande-Bretagne pense d’abord la sienne dans un contexte proprement asiatique, marqué par la volonté de défendre le plus en avant possible les possession de l’EIC, dans le cadre de la forward policy[6], la « politique de l’élan en avant ». Il s’agit pour Londres et Calcutta de sécuriser autant que possible les routes menant à l’Inde, par le contrôle du Golfe persique et par la création d’un Etat tampon afghan unifié, face aux ambitions russes et à un Empire qadjar jugé trop proche de Saint-Pétersbourg et aux dangereuses visées irrédentistes sur l’ouest afghan. L’attitude britannique d’abaissement de Téhéran et de quasi-provocations délibérées s’inscrit ainsi dans le temps long et dans une vision stratégique cohérente.

La tension monte encore d’un cran alors qu’une nouvelle crise débute en Afghanistan : l’émir de la ville de Hérât, revendiquée par le pouvoir iranien qui a cherché une première fois à s’en emparer 1837, entraînant une intervention britannique dans le Golfe persique, demande assistance au Shâh face aux opérations menées par l’émir de Kaboul. Celui-ci, Dost Mohammad, vainqueur de la première guerre anglo-afghane, est devenu par la suite l’allié et le client des britanniques, qui lui fournissent les moyens financiers pour sa politique d’unification du pays (il y parvient finalement en 1861). Devant la volonté des autorités iraniennes de saisir l’occasion et d’envoyer une armée en Afghanistan, la légation craint une entrée en guerre de Téhéran aux côtés de la Russie, l’affrontement avec les Britanniques devenant inévitable. La position des diplomates français est néanmoins sauvée par la nouvelle de l’acceptation par Saint-Pétersbourg de l’ultimatum d’Esterhazy qui marque la fin de la guerre de Crimée. De puissance belligérante auprès d’une puissance neutre, la France devient une puissance neutre dans la crise anglo-iranienne.

La France dans la guerre anglo-iranienne

La légation française, toujours dirigée par Prosper Bourée avant que celui-ci ne quitte l’Iran en laissant la direction du poste à Arthur de Gobineau, se concentre, après la fin de la guerre, sur son objectif initial : maintenir et pérenniser sa présence à Téhéran, nécessaire pour comprendre les tensions russo-britanniques. C’est sur le long terme que l’on pourra « suivre en Asie les oscillations vers la Russie ou vers l’Angleterre de la politique française en Europe [7] ». En cas de succès, la France obtiendrait « une position honorable », mais aussi « une influence que la sagesse sera de repousser toujours ». La stratégie à suivre est ainsi résumée : « indépendance d’allures systématique telle que nous ne soyons ni les amis exclusifs, ni les ennemis de personne[8] ».

Alors que l’armée de secours envoyée par l’Iran à Hérât se transforme en armée d’invasion et assiège la ville, et que la perspective d’une intervention britannique dans le Golfe se précise, il faut pour la légation repousser les demandes toujours pressantes de médiation de la part de Mirza Agha Khan. Bourée doit répondre franchement qu’il ne faut « entretenir aucune espérance put jouer entre l’Angleterre et la Perse le rôle qu’on désirerait la voir prendre [9] ». Tout au long des mois qui suivent, alors que la ville de Hérât tombe, puis que les Britanniques s’emparent du port iranien de Bandar Bouchehr puis de l’île de Mohammera (aujourd’hui Khorramchahr), Bourée et ensuite Gobineau ne peuvent que conseiller au gouvernement iranien de conclure la paix le plus vite possible.

La France trouve pourtant une occasion inattendue d’intervenir plus directement dans le règlement de la crise à travers la mission diplomatique de Farrokh Khan Ghaffari auprès de Napoléon III. Arrivé en octobre à Constantinople, Farrokh y prolonge son escale pour essayer d’y négocier la paix avec l’ambassadeur britannique, lord Stratford de Redcliffe, avec le concours actif de l’ambassadeur de France et futur ministre des Affaires étrangères Edouard Thouvenel et de Prosper Bourée, sur le chemin du retour vers Paris. En dépit des efforts, les négociations ne peuvent aboutir en raison des exigences britanniques bien trop importantes.

C’est finalement dans une capitale française tout juste revenue au cœur du Concert européen après avoir accueilli la conférence de paix qui a fait suite à la guerre de Crimée que se règle la crise de Hérât. Après avoir mis en relation Farrokh et l’ambassadeur britannique à Paris Cowley[10], il se décide ensuite à apporter son « concours direct et permanent » aux négociateurs[11]. Bien plus à l’aise en terrain connu, avec des diplomates anglais rompus au concert européen et non à la politique coloniale, la diplomatie française peut jouer pleinement le rôle de médiatrice. Cette différence de contexte, ainsi qu’un retournement de l’opinion européenne en faveur de l’Iran et la situation politique interne de la Grande-Bretagne qui pousse Londres à conclure la paix au plus vite, aboutissent à des conditions bien plus favorable pour l’Iran que ce qui avait été proposé dans les négociations de Constantinople. Par le traité, signé le 4 mars, l’Iran renonce à une suzeraineté même théorique sur Hérât, mais ne subit aucune perte de territoire en pleine souveraineté et échappe à des indemnités de guerre.

Le texte du traité arrive finalement le 14 avril à Téhéran, où Arthur de Gobineau fait autant que possible valoir la médiation française pour convaincre le Shâh de ratifier au plus vite. En dépit de quelques tensions, le retour de Charles Murray puis l’évacuation de Hérât par les troupes iraniennes et celle de la côte du Golfe par les forces britanniques.

Conclusion 

Avec un personnel réduit et des communications vers Paris que la distance rend longues et hasardeuses, la légation française a dû apprendre à maitriser un terrain encore peu connu, dans un contexte de crises successives.

Bénéficiant d’abord du soutien de l’allié Anglais, elle a rapidement dû prendre acte des divergences de vues avec celui-ci : alors que la France concevait son réseau diplomatique comme un outil dans le cadre du concert des puissances, la Grande-Bretagne privilégiait les logiques territoriales purement asiatiques, liées à ses possessions indiennes.

Malgré ses difficultés, la diplomatie française a néanmoins accompli son objectif premier : établir des relations diplomatiques pérennes avec l’Iran qadjar et normaliser sa présence à Téhéran. La France a su conserver son image de puissance amie, sans pour autant se risquer à jouer le rôle de recours providentiel attendu ni s’immiscer dans les querelles anglo-russes.

Hormis de courtes périodes de ruptures, les relations franco-iraniennes n’ont jamais cessé, et se doublent désormais de véritables intérêts économiques. La France reste, malgré d’inévitables tensions au cours de l’histoire mouvementée de l’Iran, l’une des rares puissances occidentales à ne jamais avoir fait la guerre à Téhéran.

L’histoire longue des relations franco-iraniennes doit, à nos yeux, être nécessairement prise en compte à l’heure où les Etats-Unis exigent de leurs partenaires européens un alignement complet dans le dossier iranien.

© Photo : L’Express

Bibliographie 

AMANAT Abbas, Pivot of the Universe, Nasir al-Din Shah Qajar and the Iranian Monarchy, 1831-1896, Londres et New-York, I. B. Tauris & Co, 1997.

BARRY Michael, Le Royaume de l’Insolence. L’Afghanistan 1504-2011, Paris, Flammarion, 2011.

BRULEY Yves, Le Quai d’Orsay impérial. Histoire du Ministère des affaires étrangères sous Napoléon III, A. Pedone, 2012.

CROUZET Guillemette, Genèse du Moyen-Orient. Le Golfe persique à l’épreuve des impérialismes (vers 1800-vers 1914), Ceyzérieu, Champ Vallon, 2015.

ENGLISH Barbara, John Company’s last war, Londres, Collins, 1971.

HELLOT-Bellier Florence, France-Iran, quatre-cents ans de dialogue, Paris, Studia Iranica, Cahier 34, Association pour l’avancement des études iraniennes, 2007.

[1] Archives du Ministère Français des Affaires Etrangères, Correspondance politique, Perse, volume 26, f. 157, dépêche de Prosper Bourée du 1er janvier 1856.

[2] Florence Hellot-Bellier, France-Iran, quatre-cents ans de dialogue, Association pour l’avancement des études iraniennes, 2007, p. 514

[3] Guillemette Crouzet, Naissance du Moyen Orient : les forces navales de l’EIC et de la couronne sont intervenues militairement à plusieurs reprises dans la première moitié du XIXe siècle, et ont obtenu en 1853 un « traité de paix perpétuelle » avec plusieurs pouvoirs, qui marque l’acte de naissance des futurs Emirats arabes unis.

[4] AMFAE, Correspondance politique, Perse, volume 25, f.164, dépêche de Bourée du 24 août 1855.

[5] AMFAE, Correspondance politique, Perse, volume 26, f.38, dépêche de Bourée du 1er décembre.

[6] Michael Barry, Le Royaume de l’insolence, p.143

[7] AMFAE, Correspondance politique, Perse, volume 26, f.216, dépêche de Bourée du 10 février 1856.

[8] Ibid., f.227, dépêche du 10 février 1856.

[9] Ibid., f.244, dépêche de Bourée du 27 février.

[10] AMFAE, Correspondance politique, Perse, volume 28, f.52, dépêche de Walewski à Gobineau du 7 février 1857.

[11] Ibid., f.89, dépêche de Walewski du 8 février 1857.

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