Malhama Tactical, l’école de formation militaire du Djihad

Yoann Nominé, historien de l’islam et spécialiste du terrorisme
5 juillet 2020

Lors de la bataille d’Alep, qui s’est terminée en 2016, où les troupes de Bachar el-Assad ont conquis la capitale de la rébellion syrienne, les forces russes ont fait appel à des groupes tchétchènes mercenaires pour affronter les djihadistes, parfois elles-mêmes constituées de Caucasiens et de Centrasiatiques.

     Depuis son éclosion en 2011, la résistance syrienne s’est peu à peu faite noyautée par les islamistes, puis par les djihadistes. Aujourd’hui, dans le réduit d’Idlib, seule zone d’importance encore occupée par la rébellion, ce sont les djihadistes d’Hayat Tharir al-Sham (HTS), ancien Front al-Nosra, qui dominent la zone. Dans la galaxie djihadiste, qui constitue désormais la base de la rébellion syrienne, l’apport des Caucasiens et des Centrasiatiques est prépondérant. Par exemple, le parti islamique du Turkestan est présent dans la poche d’Idlib depuis 2015. Le groupe, principalement composé d’Ouïgours originaires du Xinjiang chinois, s’est distingué par des crimes de guerre orientés vers les chrétiens, avec des destructions d’églises et des persécutions perpétrées dans sa zone d’action. Bien commandés, bien équipés et bien entraînés, ils sont de redoutables combattants et imposent un règne de terreur dans leur territoire.

     En ce qui concerne Daech, le groupe terroriste a tenté, dans tous ses actes, de revenir à l’âge d’or du califat des Abbassides (750-1258) où l’empire islamique s’étendait du Maghreb à l’Indus. Pour les djihadistes, le retour vers cet âge-là doit passer par l’application de ses pratiques, perçues comme plus pures car plus proches du temps de la révélation coranique et des compagnons du prophète (620-661). Pour les oulémas de l’Organisation État islamique (OEI), la renaissance d’un empire islamique universel (au centre de l’humanité et ne reconnaissant que des entités qui lui sont soumises) se doit d’enjamber l’histoire du Moyen Âge à nos jours. Après la prise de Bagdad par les troupes du Mongol Hulagu (1258), que les djihadistes perçoivent comme une « apocalypse », le monde islamique est entré dans une phase de repli (peste noire, colonialisme européen…) qui n’est pas reconnu. Ainsi, entre 1258, fin de l’islam classique, et 1924, date à laquelle Atatürk supprime le titre califal, le monde a vu, pour les djihadistes, la victoire totale de l’infidélité par la domination des Européens, une parenthèse qu’il faut oublier.

     La suppression du titre califal par Atatürk n’est finalement que le pinacle d’une domination de l’infidélité de plusieurs siècles. Mais c’est justement cet évènement qui va précipiter, pour les djihadistes, le réveil de l’islam. De la création de la confrérie des frères musulmans par Hassan Banna (1906-1949), en passant par la création du Pakistan en 1947 par Ali Jinnah (1876-1948), ou encore les écrits de Sayyid Qutb (1906-1966), jusqu’aux personnages historiques du terrorisme moderne comme Oussama Ben Laden (1957-2011) et abu Moussab al-Zarqaoui (1966-2006), il y a toute une chronologie historique dont l’OEI se veut l’aboutissement.

     Refaisant l’histoire de l’islamisme, cette organisation a donc distribué les bons et les mauvais points. Aux frères musulmans, une « tiédeur » qui détourne les fidèles de l’aboutissement normal de l’oumma, c’est-à-dire le Califat. Daech révère la figure de Sayyid Qutb, également celle de Zarqaoui (considéré comme un nouveau « Saladin »), celle de Ben Laden (vu comme un martyr et un précurseur), tout en vouant aux gémonies son successeur à la tête d’Al-Qaïda, abu Ayman al-Zawahiri.

     Une telle relation avec l’histoire, une telle volonté de plier des évènements ou des comportements historiques dans une matrice politique, ne peut découler que d’une volonté politique rationalisée, centralisée, de revenir vers un islam rêvé, dans la religion, dans la vie de tous les jours, comme dans les jeux entre acteurs au sein de l’organisation terroriste.

     Le cas le plus éclatant de la puissance du djihad caucasien et centrasiatique se retrouve dans le système militaire de l’État islamique. Après la proclamation du Califat par abu Bakr al-Baghdadi dans la mosquée Al Nour de Mossoul le 29 juin 2014, l’Etat islamique a tenté d’organiser, sur le territoire qu’il contrôle, un véritable Etat centralisé, avec toutes les fonctions régaliennes, et une administration poussée. Ainsi, l’OEI a créé une police, a levé de l’impôt, a versé des salaires à des fonctionnaires du califat, a organisé son administration en plusieurs ministères sous la tutelle d’al-Baghdadi et de son conseil d’oulémas, tout en mettant en place une justice qui applique une charia stricte.

     Les Caucasiens et les Centrasiatiques, très peu nombreux (à peine 5 000 en tout selon une fourchette assez large), étaient vus et utilisés comme de véritables combattants d’élites. Souvent vétérans des guerres agitant le Caucase depuis le début du XXIème siècle (guerres de Tchétchénie, guerre de Géorgie en 2008), ou anciens militaires des ex-républiques soviétiques, ils ont été de tous les combats et ont été admirés pour leurs qualités militaires avec les autres djihadistes.

     Plus que pour Al-Qaïda, la proclamation du Califat et la fondation d’un État djihadiste ont entériné le retour des Caucasiens et des Centrasiatiques comme une force d’élite, structurée, sur le modèle du système militaire des États musulmans au Moyen Âge. Dans cette configuration, l’Etat est fondamentalement étranger à la population qu’il contrôle. Une telle entité présentant une configuration impériale comme l’État islamique ne connaît pas l’État-nation, ni le sentiment d’appartenance nationale. L’individu n’est pas vu comme un citoyen qui adhère à un projet national, mais comme un sujet qui doit être soumis pour pouvoir payer l’impôt nécessaire à la survie de l’État. Mais, justement, pour que le sujet soit entièrement soumis, il faut lui enlever les moyens de défier l’Etat – en le désarmant. Or, sans armement, ce dernier est vulnérable aux assauts extérieurs et, dans le cas de l’Etat islamique, en guerre avec presque tous ses voisins, un affaiblissement des capacités militaires vaut destruction totale. Il faut donc faire venir des marges des nouvelles troupes, étrangères à la population locale, sans attaches autres que le pouvoir qui les a fait venir. Ces nouvelles troupes assurent donc les fonctions militaires en protégeant l’Etat. Mais cela a un prix. Ces troupes étrangères sont de plus en plus fortes, aussi bien numériquement que politiquement, ont accès au plus près de l’appareil du pouvoir et, parfois, peuvent même le renverser.

     Ce postulat est théorisé est mis en exergue par le philosophe maghrébin Ibn Khaldûn (1332-1406) qui, le premier, a décrit ce cycle. Ici, le comportement des Caucasiens et des Centrasiatiques entre parfaitement dans le postulat khaldûnien : en 2015, les Caucasiens, dirigés par le Tchétchène abu Omar al-Shishani, prennent la direction des affaires militaires et du ministère de la guerre de l’OEI. Partout où il passait, al-Shishani s’appropriait toutes les ressources nécessaires à la guerre et aux besoins de son groupe, plongeant l’administration locale civile dans des difficultés économiques déjà grandes du fait de la guerre, mais aussi des besoins de l’administration centrale. Là où il passait, al-Shishani arrêtait ou retardait les ennemis de l’Etat djihadiste, suscitant l’admiration et l’assentiment des combattants de l’OEI qui n’appartenait pas à son groupe. Forcément, dans une telle configuration, l’étoile d’al-Shishani montait jusqu’à presque éclipser celle du calife : lorsque al-Shishani se déplaçait, al-Baghdadi prenait un autre itinéraire pour éviter de le rencontrer. En effet, le calife de Daech avait à l’esprit les exemples historiques du Moyen Age islamique. Étouffés par leurs commandants militaires d’origine étrangères, les souverains de l’islam médiéval étaient prisonniers des ambitions politiques de ces combattants et, parfois, assassinés. Al-Baghdadi ne pouvait se permettre que la tête de l’Etat djihadiste court le risque, même faible, d’un coup d’Etat que les Caucasiens étaient en capacité opérationnelle de réaliser.

     Si ce scénario ne s’est pas concrétisé, c’est parce que al-Shishani n’a jamais véritablement voulu s’intégrer aux structures de l’Etat djihadiste. Les Tchétchènes ont, en effet, tenus à amener leurs propres oulémas qui arbitraient les conflits d’ordre juridique à l’intérieur du groupe caucasien, et ce, sans passer par l’administration djihadiste. De même, al-Shishani ne s’est rallié qu’au dernier moment et du bout des lèvres au projet de Califat voulu par al Baghdadi en 2013. Pour les Caucasiens ralliés à l’OEI, la construction du califat ne doit pas se faire au prix d’une dilution de l’identité caucasienne en terre arabe. Cependant, c’est justement la protection et l’affirmation de cette identité au sein de l’Etat djihadiste qui en fait un acteur à part entière, extérieur en apparence, mais en réalité parfaitement intégré à la structure politique.

     C’est à l’intérieur de l’administration de l’Etat islamique que la montée en puissance des ethnies combattantes s’est réalisée avec le plus d’éclat. Si la guerre civile syrienne a vu l’arrivée de nombreux groupes djihadistes issus des ex-républiques soviétiques, c’est la proclamation du Califat qui a consacré ces ethnies comme une force d’élite. Il s’agit de l’onde de choc majeure générée par cet événement dans le monde djihadiste, et qui a initié un mouvement que même les djihadistes combattant Daech ne peuvent que suivre. Néanmoins, dans le cadre des groupes djihadistes n’ayant pas prêté allégeance à Daech ou qui restent dans l’escarcelle d’Al-Qaïda, la montée en puissance des ethnies combattantes se vérifie autrement. En effet, sans Etat centralisé, sans le calife et son conseil des oulémas pour imprimer une direction idéologique et politique claire, ces groupes vont faire l’exact inverse du djihad centralisé, c’est-à-dire, un djihad privatisé. C’est en cela que Malhama tactical prend toute sa dimension.

     Il s’agit de la première Société Militaire Privée (SMP) djihadiste. Malhama Tactical a pour principal objectif de former les rebelles syriens au combat urbain et compte essentiellement des instructeurs militaires issus des ex-républiques soviétiques vétérans des guerres de Tchétchénie et d’Afghanistan. La société est gérée jusqu’en 2017 par abu Rofik al-Tartarstani, djihadiste ouzbek et ancien membre des forces spéciales russes. La SMP, véritable « Black Water du djihadisme», est en lien en Syrie avec le Parti islamiste du Turkestan ouïghour et travaille au service du groupe Hayat Tharir al-Sham. Ils dispensent également des formations aux petits groupes djihadistes dans la province d’Idlib qui en font la demande, à l’exception de Daech. Les liens avec HTS sont très forts, à l’image du groupe d’élite des « bandeaux rouges », formés à des actions derrière les lignes ennemis, et qui sont entraînés par Malhama Tactical. Les « bandeaux rouges » organisent notamment des opérations de sabotages, de renseignement, peuvent monter des opérations « inghimasi » (le djihadiste utilise son arme lors d’un assaut et, s’il est encerclé sans espoir de s’échapper, active sa ceinture explosive). Ces « bandeaux rouges » peuvent également, le cas échéant, appuyer la défense d’HTS en cas d’une attaque de l’armée syrienne. Ici, ils deviennent la colonne vertébrale des troupes d’HTS, sur lequel le reste s’appuie. En ce sens, les « bandeaux rouges »  remplissent la même fonction que la troupe d’élite d’abu Omar al-Shishani pour Daech : une troupe rivalisant avec les meilleurs éléments des armées adverses. L’absence d’Etat djihadiste empêche, néanmoins, que cette force d’élite n’ait une stature politique aussi forte que celle qu’ont pu avoir les Caucasiens à l’intérieur de l’Etat djihadiste créé par Daech. De même, l’apport des combattants issus de l’ex-URSS ne se fait que dans le domaine de la formation, ce qui ne remet pas en question l’organisation politique interne des groupes djihadistes qui bénéficient de leur formation. Là encore, nous pouvons voir, à l’instar de la méfiance d’al-Shishani pour l’administration de Daech, une volonté de rester indépendant des groupes locaux. Malhama tactical n’entretient que des relations contractuelles et idéologiques envers ses clients, et n’interfère pas avec leurs affaires. Cette distance leur permet une indépendance malgré leur faible nombre.

     A la mort d’abu Roufik durant une frappe russe en 2017, un ancien militaire biélorusse, abu Salman Belarus, prend le relais. Au décès de Belarus, ce sont finalement les Tchétchènes qui remportent ce bras de fer, avec l’accession au pouvoir d’Ali al-Shishani. A l’instar des autres groupes djihadistes, Malhama tactical est financé généreusement par des « business angel » issus des pays du Golfe, et dispense donc ses formations de manière gratuite à ses clients. A la différence de l’OEI, qui lève l’impôt, et dont l’importance des moyens a permis la mise en place d’une force d’élite capable d’assurer la formation de combattants professionnels, les groupes djihadistes comme le PIT ou HTS ne dispose pas des moyens ni des compétences permettant de faire progresser le niveau de leurs combattants. Un groupe comme Malhama Tactical est donc d’une importance capitale pour la survie de ces organisations, confrontées en particulier au défi posé par les forces spéciales de ses adversaires. Cette école militaire terroriste se place donc en  rivalité directe avec Daech, en particulier dans le nord-ouest de la Syrie (région d’Alep-Idlib) et s’installerait déjà sur d’autres fronts du djihad.

     Par ailleurs, les troupes de Malhama Tactical combattent opérationnellement à Idlib et, même si leur impact est faible du fait de leur nombre, ces djihadistes infligent localement des revers importants à l’armée syrienne peu entraînée en comparaison.

     Entre Malhama tactical et Daech la rivalité n’est pas seulement le fait d’une volonté de créer une force d’élite dominée par les Caucasiens et les Centrasiatiques. En effet, chacun est conscient que celui qui s’appropriera les ethnies combattantes sera celui qui gouvernera le futur du Djihad dans la seconde moitié du début du XXIème siècle. Cependant, cette rivalité est idéologique. Daech utilise un Etat centralisé et quasi autarcique pour former ses combattants, Malhama Tactical est une entreprise privée qui dépend du financement de ses donateurs. La création d’une force politique par l’OEI est tirée d’une nécessité issue d’une réflexion philosophique, historique et culturelle de la part de ses stratèges, tandis que Malhama Tactical se fixe sur un marché ascendant : la formation des groupes djihadistes au combat.

     Dans cette nouvelle guerre pour le futur du Djihad, chacun joue pleinement la carte des ethnies combattantes : Malhama tactical souhaite se développer dans d’autres fronts tandis que Daech met l’accent sur la récupération de ses meilleurs combattants emprisonnés, sur le développement de sa filière dans le nord de l’Afghanistan et en Asie centrale.

     Malgré cette rivalité, il est nécessaire de tirer les conclusions qui s’imposent : les années 2010 ont vu le retour des ethnies combattantes en Asie (Caucasiens, Centrasiatiques) comme d’ailleurs en Afrique (Touaregs pour le GSIM, Peuls pour l’EIGS, Haoussas pour Boko Haram). Ce sont ces ethnies qui auront la primauté du Djihad dans les années à venir. Et celui qui parviendra à les avoir dans son escarcelle tiendra les rênes de l’islamisme armé. Pour le moment, par la proclamation du Califat, par la construction de l’Etat djihadiste, et pour avoir été le moteur idéologique de cette mutation, c’est plutôt Daech qui a l’avantage. Cela d’ailleurs se vérifie sur le terrain, aussi bien en Afrique qu’en Asie et, globalement, les nombreuses prédictions sur un retour d’Al-Qaïda après la perte du territoire de l’OEI sont restées lettre morte. Néanmoins, en apportant une formation militaire de qualité à ces petits groupes djihadistes, Malhama tactical augmente leurs chances de survie, aussi bien contre les armées régulières des Etats adverses que contre Daech lui-même, qui ne cherche que leur soumission, par l’allégeance ou par la force. Malhama tactical permettra donc à terme à ces groupes de mieux résister à la puissance de l’Etat islamique qui avait été précurseur dans la volonté de créer une force d’élite ; et peut-être, sur le long terme, de contester dans le monde djihadiste l’hégémonie militaire, mais aussi politique et culturelle, qu’a imposé Daech en 2014.

Bibliographie indicative :

http://www.francesoir.fr/en-coop-matteo-puxton/malhama-tactical-interview-exclusive-abou-salman-belarus-chef-des-instructeurs-de-djihadistes

http://www.francesoir.fr/malhama-tactical-les-instructeurs-mercenaires-des-djihadistes

https://monitoring.bbc.co.uk/product/c200h2wd

https://thearabweekly.com/jihadist-owned-private-military-company-unsettles-russia

https://www.lefigaro.fr/flash-actu/syrie-envoi-de-300-militaires-russes-bases-en-tchetchenie-20191025

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