Haut-Karabakh : du conflit local aux risques de déflagration régionale

David Gaüzere, géopolitologue

De violents combats opposent ces derniers jours les armées arméniennes et azerbaïdjanaises dans les districts de Fizouli et de Jebrail dans la Région autonome du Haut-Karabakh[1]. L’armée azerbaïdjanaise affirme avoir pris le contrôle de six villages arménophones situés le long de la ligne de front. Les sources arméniennes rapportent quant à elles avoir abattu deux hélicoptères azerbaïdjanais, tandis que le Premier ministre arménien Nikol Pachinian appelle à la mobilisation générale. Alors que la Russie exige un cessez-le feu immédiat et la reprise des négociations, la Turquie d’Erdogan adopte une posture désormais systématiquement belliqueuse et « demande aux Turcs de soutenir par tous les moyens leurs frères azerbaïdjanais »[2].

Les affrontements survenus au Haut-Karabakh ne sont qu’un épisode de plus du conflit frontalier arméno-azerbaïdjanais subsistant depuis le début de l’époque soviétique dans la région.

La reprise programmée du conflit au Karabakh

Le Karabakh connaît depuis le cessez-le feu de 1994 un calme précaire, ponctué de divers accrochages frontaliers, ainsi que de bombardements réguliers de sa capitale, Stepanakert.

Le Karabakh compte une population de près de 150 000 habitants[3], essentiellement concentrés à Stepanakert. La capitale comporte également quelques industries agro-alimentaires et de construction, le reste de l’activité de cette région montagneuse restant consacré à l’élevage extensif d’altitude. Toutefois, les regains réguliers de tension, le blocus azerbaïdjanais et l’embargo turc obligent le Karabakh à limiter ses échanges avec l’Arménie et le rendent extrêmement vulnérable à toute agression extérieure. Frontalier de l’Arménie et exclusivement peuplé d’arménophones, le Karabakh dépend donc totalement de sa sœur voisine arménienne, sous embargo turc. L’économie arménienne, quant à elle, reste sous totale perfusion russe, les échanges avec la Géorgie étant limités.

Après avoir connu plus de 30 000 morts militaires et civils au plus fort de la guerre l’opposant avec l’Arménie à l’Azerbaïdjan entre 1991 et 1994, le Karabakh vit depuis un état de guerre plus ou moins larvé. Il convient toutefois de noter que depuis juin dernier des mouvements et des approvisionnements importants et inhabituels en hommes et en armes renforcent le côté azerbaïdjanais, préparant l’offensive de Bakou ces derniers jours et la crise actuelle conséquente.

Non, ce n’est pas une guerre comme les autres

La crise actuelle du Karabakh pourrait sembler être une répétition des convulsions précédentes, comme cette région en vit hélas régulièrement depuis 1991.

Or, ce n’est plus le cas, du fait de l’adoption d’une posture nettement plus agressive de la Turquie, alliée traditionnelle de l’Azerbaïdjan. Ankara, qui jusque-là appelait à la paix en soutenant les revendications azéries et envoyait régulièrement à Bakou des conseillers politiques et militaires, adopte désormais un ton bien plus martial en s’engageant de facto militairement aux côtés de l’Azerbaïdjan.

Allié historique de l’Arménie, Moscou semble ne pas avoir saisi la mesure de l’engagement turc et continue d‘appeler simplement à la reprise des négociations, restant sourd aux appels d’engagement du Karabakh et de l’Arménie à ses côtés.

Or, s’il n’est pas officiel, l’engagement militaire turc doit tout de même être pris très au sérieux pour plusieurs raisons. Profitant de l’apathie d’un monde assommé par l’ampleur de l’épidémie du COVID-19, le Président turc Recep Tayyip Erdogan, d’orientation nationalo-islamiste, avance inexorablement ses pions en Méditerranée orientale et dans le Caucase[4].

  • En Méditerranée orientale, la Turquie défend son concept nationaliste de « patrie bleue[5] » et de zone économique exclusive, elle conteste aussi l’appartenance grecque des Îles du Dodécanèse et de Kastellorizo. Elle renforce également ses positions dans la République – non reconnue – de Chypre Nord. Elle s’ingère également de plus en plus en Libye, où elle soutient le gouvernement islamisant de Fayez el-Serraj à Tripoli contre l’homme fort de l’est du pays, le Général Khalifa Haftar, appuyé par la Russie. Gaz et pétrole en Méditerranée orientale et en Libye aiguisent toujours davantage chaque jour les appétits turcs.
  • En zone irako-syrienne, Ankara arme des milices paramilitaires, constituées d’anciens guerriers de Daech en déroute, reconstituées en unités militaires pour combattre les Kurdes dans le nord de la Syrie et maintenir dans une « zone de protection exclusive » d’une largeur de 30 km le long de la frontière turque un climat d’instabilité chronique et de terreur parmi la population locale.
  • Dans le Caucase, la Turquie, alliée indéfectible de l’Azerbaïdjan, lui apporte ces derniers temps une aide militaire importante en hommes et en matériel face à l’ennemi commun héréditaire arménien.

Ainsi, sur le front du Karabakh, Ankara assiste militairement Bakou de plusieurs manières :

  • L’armée turque place à la disposition de l’Azerbaïdjan ses avions F-16 et ses pilotes, qu’elle avait discrètement amenés en juin dernier à Bakou pour des manœuvres communes. L’un de ces avions aurait dernièrement abattu un SU-25 arménien[6].
  • Les milices formées dans le nord de la Syrie par les combattants de Daech en déroute sont amenées par camions ou héliportées par le MIT (services de renseignement turcs) et ses officines privées sur le front du Karabakh. Pis même, Daech serait parvenu grâce à l’assistance de la Turquie à reconstituer sur le front arméno-azerbaïdjanais certaines unités militaires de son ancien territoire, déstructurées par les différentes offensives kurdes, arabes, russes et américaines[7].

Le Karabakh et l’Arménie ne peuvent faire face seuls à un tel arsenal militaire et riposter sans l’aide russe. L’Arménie est déjà membre de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), une organisation militaire réunissant plusieurs Etats de la CEI autour de la Russie. L’OTSC doit, dans ses statuts, répliquer à toute agression extérieure d’un de ses Etats-membres. La Russie dispose également des bases militaires de Yerevan et de Gyumri sur le territoire arménien.

Cependant, Moscou ne peut se le permettre, préférant pour le moment encore assurer un jeu d’équilibriste entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. La diaspora arménienne est importante à Moscou et prend une grande part dans la vie culturelle russe. Les intérêts économiques, essentiellement gaziers et pétroliers, obligent également Moscou à devoir composer avec Bakou, afin de maintenir sa prédominance sur les exportations azerbaïdjanaises par gazoduc et oléoduc (et ainsi couper la route aux gazoducs-oléoducs alternatifs Bakou-Tbilissi-Ceyhan évitant le territoire russe). Or, la force de l’engagement turc actuel pourrait très vite obliger la Russie à sortir de sa position de neutralité.

Quelles solutions pour le Karabakh ?

La Russie participe déjà avec la France, les Etats-Unis et d’autres Etats européens, au Groupe de Minsk. Ce groupe avait été créé en 1992, dans le cadre de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), pour faire respecter le cessez-le feu et placer les belligérants autour de la table des négociations, afin de trouver une solution à la question du Karabakh[8].

Le problème du Karabakh remonte au milieu des années 1920, soit à la « politique des nationalités » en URSS de Staline et à son corollaire, la formation des « délimitations nationales ». C’est au cours de ces « délimitations nationales », que les 12 républiques socialistes soviétiques furent créées, avec au sein de bon nombre d’entre elles des territoires à statuts variables (république autonome, région autonome, district autonome), auxquels était associée une nationalité. Les frontières inter-républicaines et intra-républicaines et les griefs identitaires devaient, selon Staline, tôt ou tard s’effacer devant la montée de l’appartenance commune à une même nation, l’URSS, modelée par le marxisme partagé. Or, c’est l’inverse qui s’est confirmé dès la mort du dictateur. Le sentiment d’appartenance nationale (ou à un degré mineur identitaire) s’est depuis consolidé dans les limites territoriales staliniennes, avant de déboucher sur des conflits ouverts dès la perestroïka de la fin des années 1980. Le Karabakh fut ainsi l’un des premiers foyers de violences intercommunautaires annonçant le glas de l’époque soviétique.

En 1991, l’indépendance de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan a entériné, en internationalisant les frontières inter-républicaines, la « délimitation nationale » soviétique dans la région. Chaque Etat a également ainsi conservé ses territoires autonomes au statut différencié. Or, c’est justement, cette inadéquation des statuts territoriaux qui a mis le feu aux poudres au sein de chaque république, puis entre elles. Deux territoires exacerbent ainsi depuis les tensions entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, à savoir le Nakhitchevan et le Haut-Karabakh.

  • Le Nakhitchevan est une république autonome azerbaïdjanaise enclavée en Arménie et administrée par Bakou. Musulmane, sa population est en majorité azerbaïdjanaise et comprend une forte minorité kurde.
  • Le Haut-Karabakh était jusqu’en 1991 une région autonome azerbaïdjanaise peuplée à 90 % d’Arméniens. Berceau de la culture arménienne et chrétienne, cette région revendiquait depuis 1987 l’abrogation de son statut et son rattachement à l’Arménie ou son indépendance. L’option de l’indépendance unilatérale l’a finalement emportée en 1991. Les gains territoriaux gagnés par la guerre entre 1991 et 1994 ont depuis fini par rattacher le Karabakh à l’Arménie par une étroite bande de terre, le corridor de Berdzor ou de Latchin, contrôlé par Yerevan depuis 1991 (l’Arménie contrôle également des zones frontalières proches, vidées de leur population azerbaïdjanaise).

La question du Karabakh est donc indissociable de celle du Nakhitchevan, chaque Etat ayant besoin d’avoir accès à ses enclaves respectives[9]. Le désenclavement de la région demeure la clé majeure de la résolution du conflit. Ce désenclavement est non seulement local, arméno-azerbaïdjanais, mais encore régional, puisque l’Iran appuie l’Arménie, là où la Turquie soutient l’Azerbaïdjan. La frontière méridionale du Nakhitchevan se trouve ainsi au croisement de la frontière turco-iranienne. La région est donc hautement stratégique du point de vue des axes routiers et des pipelines gaziers et pétroliers.

Aussi, le conflit du Karabakh peut générer d’importantes incidences sur l’avenir d’une large région allant des marges caucasiennes de la Russie jusqu’au nord de la zone irako-syrienne et ainsi interférer dans d’autres conflits. Les Kurdes du Nakhitchevan sont sensibles à l’avenir régional de la cause kurde. La diaspora arménienne est impliquée dans le processus politique libanais, où l’Iran soutient les chiites et la Turquie les sunnites. La Turquie aiguise ses appétits expansionnistes en Méditerranée orientale, de Chypre à la Libye, en ravivant ses prétentions territoriales sur les îles grecques du Dodécanèse et la partie méridionale de Chypre, indépendante. La Russie confirme son alliance ancienne avec la Syrie, redoutant les connexions entre les djihadistes de Daech, toujours actifs dans le nord du pays, et les djihadistes insurgés de Tchétchénie et du Nord-Caucase. Moscou étouffe enfin l’autonomisme des Tatars turcophones de Crimée, discrètement appuyé par la Turquie et… l’Ukraine.

Enfin, la Turquie devra clairement très vite se positionner sur l’échiquier politique régional. Aujourd’hui, Ankara reste un membre indocile de l’OTAN. Elle obtient dans le cadre de l’Alliance atlantique un soutien diplomatique américain face à la France, alliée de la Grèce, pour ses ambitions en Méditerranée orientale. Mais, elle lorgne en même temps du côté de l’Organisation de Coopération de Shanghai et achète malgré la désapprobation américaine des missiles de défense anti-aérienne S-400 à la Russie[10]. Or, la fragile alliance d’intérêts et de circonstance liant encore Ankara à Moscou ne saura longtemps résister à la question du Karabakh, tant la concurrence géostratégique régionale et les différends sont nombreux et profonds entre ces deux puissances rivales.

© Photo : La Presse.ca


[1] Depuis 1991, République auto-proclamée d’Artsakh, seulement reconnue par l’Arménie.

[2] https://www.la-croix.com/Monde/Turquie-pose-soutien-indefectible-lAzerbaidjan-2020-09-28-1201116467

[3] 3 millions d’habitants en Arménie, 10 millions d’habitants en Azerbaïdjan.

[4] https://www.valeursactuelles.com/monde/menace-neo-ottomane-en-mediterranee-les-appetits-de-puissance-du-neo-sultan-erdogan-116384

[5] https://www.franceinter.fr/emissions/les-histoires-du-monde/les-histoires-du-monde-29-septembre-2020

[6] https://fr.sputniknews.com/international/202009291044499123-erevan-affirme-qu-un-de-ses-avions-a-ete-abattu-par-un-F-16-turc-la-Turquie-dement/

[7] https://rus.azatutyun.am/a/30863732.html

[8] https://www.osce.org/mg

[9] https://d2071andvip0wj.cloudfront.net/167-nagorno-karabakh-a-plan-for-peace-russian.pdf

[10] https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/la-turquie-achete-le-tres-redoutable-systeme-de-defense-aerienne-russe-s-400-749947.html

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