Malhama Tactical, l’école de formation militaire du Djihad

Yoann Nominé, historien de l’islam et spécialiste du terrorisme
5 juillet 2020

Lors de la bataille d’Alep, qui s’est terminée en 2016, où les troupes de Bachar el-Assad ont conquis la capitale de la rébellion syrienne, les forces russes ont fait appel à des groupes tchétchènes mercenaires pour affronter les djihadistes, parfois elles-mêmes constituées de Caucasiens et de Centrasiatiques.

     Depuis son éclosion en 2011, la résistance syrienne s’est peu à peu faite noyautée par les islamistes, puis par les djihadistes. Aujourd’hui, dans le réduit d’Idlib, seule zone d’importance encore occupée par la rébellion, ce sont les djihadistes d’Hayat Tharir al-Sham (HTS), ancien Front al-Nosra, qui dominent la zone. Dans la galaxie djihadiste, qui constitue désormais la base de la rébellion syrienne, l’apport des Caucasiens et des Centrasiatiques est prépondérant. Par exemple, le parti islamique du Turkestan est présent dans la poche d’Idlib depuis 2015. Le groupe, principalement composé d’Ouïgours originaires du Xinjiang chinois, s’est distingué par des crimes de guerre orientés vers les chrétiens, avec des destructions d’églises et des persécutions perpétrées dans sa zone d’action. Bien commandés, bien équipés et bien entraînés, ils sont de redoutables combattants et imposent un règne de terreur dans leur territoire.

     En ce qui concerne Daech, le groupe terroriste a tenté, dans tous ses actes, de revenir à l’âge d’or du califat des Abbassides (750-1258) où l’empire islamique s’étendait du Maghreb à l’Indus. Pour les djihadistes, le retour vers cet âge-là doit passer par l’application de ses pratiques, perçues comme plus pures car plus proches du temps de la révélation coranique et des compagnons du prophète (620-661). Pour les oulémas de l’Organisation État islamique (OEI), la renaissance d’un empire islamique universel (au centre de l’humanité et ne reconnaissant que des entités qui lui sont soumises) se doit d’enjamber l’histoire du Moyen Âge à nos jours. Après la prise de Bagdad par les troupes du Mongol Hulagu (1258), que les djihadistes perçoivent comme une « apocalypse », le monde islamique est entré dans une phase de repli (peste noire, colonialisme européen…) qui n’est pas reconnu. Ainsi, entre 1258, fin de l’islam classique, et 1924, date à laquelle Atatürk supprime le titre califal, le monde a vu, pour les djihadistes, la victoire totale de l’infidélité par la domination des Européens, une parenthèse qu’il faut oublier.

     La suppression du titre califal par Atatürk n’est finalement que le pinacle d’une domination de l’infidélité de plusieurs siècles. Mais c’est justement cet évènement qui va précipiter, pour les djihadistes, le réveil de l’islam. De la création de la confrérie des frères musulmans par Hassan Banna (1906-1949), en passant par la création du Pakistan en 1947 par Ali Jinnah (1876-1948), ou encore les écrits de Sayyid Qutb (1906-1966), jusqu’aux personnages historiques du terrorisme moderne comme Oussama Ben Laden (1957-2011) et abu Moussab al-Zarqaoui (1966-2006), il y a toute une chronologie historique dont l’OEI se veut l’aboutissement.

     Refaisant l’histoire de l’islamisme, cette organisation a donc distribué les bons et les mauvais points. Aux frères musulmans, une « tiédeur » qui détourne les fidèles de l’aboutissement normal de l’oumma, c’est-à-dire le Califat. Daech révère la figure de Sayyid Qutb, également celle de Zarqaoui (considéré comme un nouveau « Saladin »), celle de Ben Laden (vu comme un martyr et un précurseur), tout en vouant aux gémonies son successeur à la tête d’Al-Qaïda, abu Ayman al-Zawahiri.

     Une telle relation avec l’histoire, une telle volonté de plier des évènements ou des comportements historiques dans une matrice politique, ne peut découler que d’une volonté politique rationalisée, centralisée, de revenir vers un islam rêvé, dans la religion, dans la vie de tous les jours, comme dans les jeux entre acteurs au sein de l’organisation terroriste.

     Le cas le plus éclatant de la puissance du djihad caucasien et centrasiatique se retrouve dans le système militaire de l’État islamique. Après la proclamation du Califat par abu Bakr al-Baghdadi dans la mosquée Al Nour de Mossoul le 29 juin 2014, l’Etat islamique a tenté d’organiser, sur le territoire qu’il contrôle, un véritable Etat centralisé, avec toutes les fonctions régaliennes, et une administration poussée. Ainsi, l’OEI a créé une police, a levé de l’impôt, a versé des salaires à des fonctionnaires du califat, a organisé son administration en plusieurs ministères sous la tutelle d’al-Baghdadi et de son conseil d’oulémas, tout en mettant en place une justice qui applique une charia stricte.

     Les Caucasiens et les Centrasiatiques, très peu nombreux (à peine 5 000 en tout selon une fourchette assez large), étaient vus et utilisés comme de véritables combattants d’élites. Souvent vétérans des guerres agitant le Caucase depuis le début du XXIème siècle (guerres de Tchétchénie, guerre de Géorgie en 2008), ou anciens militaires des ex-républiques soviétiques, ils ont été de tous les combats et ont été admirés pour leurs qualités militaires avec les autres djihadistes.

     Plus que pour Al-Qaïda, la proclamation du Califat et la fondation d’un État djihadiste ont entériné le retour des Caucasiens et des Centrasiatiques comme une force d’élite, structurée, sur le modèle du système militaire des États musulmans au Moyen Âge. Dans cette configuration, l’Etat est fondamentalement étranger à la population qu’il contrôle. Une telle entité présentant une configuration impériale comme l’État islamique ne connaît pas l’État-nation, ni le sentiment d’appartenance nationale. L’individu n’est pas vu comme un citoyen qui adhère à un projet national, mais comme un sujet qui doit être soumis pour pouvoir payer l’impôt nécessaire à la survie de l’État. Mais, justement, pour que le sujet soit entièrement soumis, il faut lui enlever les moyens de défier l’Etat – en le désarmant. Or, sans armement, ce dernier est vulnérable aux assauts extérieurs et, dans le cas de l’Etat islamique, en guerre avec presque tous ses voisins, un affaiblissement des capacités militaires vaut destruction totale. Il faut donc faire venir des marges des nouvelles troupes, étrangères à la population locale, sans attaches autres que le pouvoir qui les a fait venir. Ces nouvelles troupes assurent donc les fonctions militaires en protégeant l’Etat. Mais cela a un prix. Ces troupes étrangères sont de plus en plus fortes, aussi bien numériquement que politiquement, ont accès au plus près de l’appareil du pouvoir et, parfois, peuvent même le renverser.

     Ce postulat est théorisé est mis en exergue par le philosophe maghrébin Ibn Khaldûn (1332-1406) qui, le premier, a décrit ce cycle. Ici, le comportement des Caucasiens et des Centrasiatiques entre parfaitement dans le postulat khaldûnien : en 2015, les Caucasiens, dirigés par le Tchétchène abu Omar al-Shishani, prennent la direction des affaires militaires et du ministère de la guerre de l’OEI. Partout où il passait, al-Shishani s’appropriait toutes les ressources nécessaires à la guerre et aux besoins de son groupe, plongeant l’administration locale civile dans des difficultés économiques déjà grandes du fait de la guerre, mais aussi des besoins de l’administration centrale. Là où il passait, al-Shishani arrêtait ou retardait les ennemis de l’Etat djihadiste, suscitant l’admiration et l’assentiment des combattants de l’OEI qui n’appartenait pas à son groupe. Forcément, dans une telle configuration, l’étoile d’al-Shishani montait jusqu’à presque éclipser celle du calife : lorsque al-Shishani se déplaçait, al-Baghdadi prenait un autre itinéraire pour éviter de le rencontrer. En effet, le calife de Daech avait à l’esprit les exemples historiques du Moyen Age islamique. Étouffés par leurs commandants militaires d’origine étrangères, les souverains de l’islam médiéval étaient prisonniers des ambitions politiques de ces combattants et, parfois, assassinés. Al-Baghdadi ne pouvait se permettre que la tête de l’Etat djihadiste court le risque, même faible, d’un coup d’Etat que les Caucasiens étaient en capacité opérationnelle de réaliser.

     Si ce scénario ne s’est pas concrétisé, c’est parce que al-Shishani n’a jamais véritablement voulu s’intégrer aux structures de l’Etat djihadiste. Les Tchétchènes ont, en effet, tenus à amener leurs propres oulémas qui arbitraient les conflits d’ordre juridique à l’intérieur du groupe caucasien, et ce, sans passer par l’administration djihadiste. De même, al-Shishani ne s’est rallié qu’au dernier moment et du bout des lèvres au projet de Califat voulu par al Baghdadi en 2013. Pour les Caucasiens ralliés à l’OEI, la construction du califat ne doit pas se faire au prix d’une dilution de l’identité caucasienne en terre arabe. Cependant, c’est justement la protection et l’affirmation de cette identité au sein de l’Etat djihadiste qui en fait un acteur à part entière, extérieur en apparence, mais en réalité parfaitement intégré à la structure politique.

     C’est à l’intérieur de l’administration de l’Etat islamique que la montée en puissance des ethnies combattantes s’est réalisée avec le plus d’éclat. Si la guerre civile syrienne a vu l’arrivée de nombreux groupes djihadistes issus des ex-républiques soviétiques, c’est la proclamation du Califat qui a consacré ces ethnies comme une force d’élite. Il s’agit de l’onde de choc majeure générée par cet événement dans le monde djihadiste, et qui a initié un mouvement que même les djihadistes combattant Daech ne peuvent que suivre. Néanmoins, dans le cadre des groupes djihadistes n’ayant pas prêté allégeance à Daech ou qui restent dans l’escarcelle d’Al-Qaïda, la montée en puissance des ethnies combattantes se vérifie autrement. En effet, sans Etat centralisé, sans le calife et son conseil des oulémas pour imprimer une direction idéologique et politique claire, ces groupes vont faire l’exact inverse du djihad centralisé, c’est-à-dire, un djihad privatisé. C’est en cela que Malhama tactical prend toute sa dimension.

     Il s’agit de la première Société Militaire Privée (SMP) djihadiste. Malhama Tactical a pour principal objectif de former les rebelles syriens au combat urbain et compte essentiellement des instructeurs militaires issus des ex-républiques soviétiques vétérans des guerres de Tchétchénie et d’Afghanistan. La société est gérée jusqu’en 2017 par abu Rofik al-Tartarstani, djihadiste ouzbek et ancien membre des forces spéciales russes. La SMP, véritable « Black Water du djihadisme», est en lien en Syrie avec le Parti islamiste du Turkestan ouïghour et travaille au service du groupe Hayat Tharir al-Sham. Ils dispensent également des formations aux petits groupes djihadistes dans la province d’Idlib qui en font la demande, à l’exception de Daech. Les liens avec HTS sont très forts, à l’image du groupe d’élite des « bandeaux rouges », formés à des actions derrière les lignes ennemis, et qui sont entraînés par Malhama Tactical. Les « bandeaux rouges » organisent notamment des opérations de sabotages, de renseignement, peuvent monter des opérations « inghimasi » (le djihadiste utilise son arme lors d’un assaut et, s’il est encerclé sans espoir de s’échapper, active sa ceinture explosive). Ces « bandeaux rouges » peuvent également, le cas échéant, appuyer la défense d’HTS en cas d’une attaque de l’armée syrienne. Ici, ils deviennent la colonne vertébrale des troupes d’HTS, sur lequel le reste s’appuie. En ce sens, les « bandeaux rouges »  remplissent la même fonction que la troupe d’élite d’abu Omar al-Shishani pour Daech : une troupe rivalisant avec les meilleurs éléments des armées adverses. L’absence d’Etat djihadiste empêche, néanmoins, que cette force d’élite n’ait une stature politique aussi forte que celle qu’ont pu avoir les Caucasiens à l’intérieur de l’Etat djihadiste créé par Daech. De même, l’apport des combattants issus de l’ex-URSS ne se fait que dans le domaine de la formation, ce qui ne remet pas en question l’organisation politique interne des groupes djihadistes qui bénéficient de leur formation. Là encore, nous pouvons voir, à l’instar de la méfiance d’al-Shishani pour l’administration de Daech, une volonté de rester indépendant des groupes locaux. Malhama tactical n’entretient que des relations contractuelles et idéologiques envers ses clients, et n’interfère pas avec leurs affaires. Cette distance leur permet une indépendance malgré leur faible nombre.

     A la mort d’abu Roufik durant une frappe russe en 2017, un ancien militaire biélorusse, abu Salman Belarus, prend le relais. Au décès de Belarus, ce sont finalement les Tchétchènes qui remportent ce bras de fer, avec l’accession au pouvoir d’Ali al-Shishani. A l’instar des autres groupes djihadistes, Malhama tactical est financé généreusement par des « business angel » issus des pays du Golfe, et dispense donc ses formations de manière gratuite à ses clients. A la différence de l’OEI, qui lève l’impôt, et dont l’importance des moyens a permis la mise en place d’une force d’élite capable d’assurer la formation de combattants professionnels, les groupes djihadistes comme le PIT ou HTS ne dispose pas des moyens ni des compétences permettant de faire progresser le niveau de leurs combattants. Un groupe comme Malhama Tactical est donc d’une importance capitale pour la survie de ces organisations, confrontées en particulier au défi posé par les forces spéciales de ses adversaires. Cette école militaire terroriste se place donc en  rivalité directe avec Daech, en particulier dans le nord-ouest de la Syrie (région d’Alep-Idlib) et s’installerait déjà sur d’autres fronts du djihad.

     Par ailleurs, les troupes de Malhama Tactical combattent opérationnellement à Idlib et, même si leur impact est faible du fait de leur nombre, ces djihadistes infligent localement des revers importants à l’armée syrienne peu entraînée en comparaison.

     Entre Malhama tactical et Daech la rivalité n’est pas seulement le fait d’une volonté de créer une force d’élite dominée par les Caucasiens et les Centrasiatiques. En effet, chacun est conscient que celui qui s’appropriera les ethnies combattantes sera celui qui gouvernera le futur du Djihad dans la seconde moitié du début du XXIème siècle. Cependant, cette rivalité est idéologique. Daech utilise un Etat centralisé et quasi autarcique pour former ses combattants, Malhama Tactical est une entreprise privée qui dépend du financement de ses donateurs. La création d’une force politique par l’OEI est tirée d’une nécessité issue d’une réflexion philosophique, historique et culturelle de la part de ses stratèges, tandis que Malhama Tactical se fixe sur un marché ascendant : la formation des groupes djihadistes au combat.

     Dans cette nouvelle guerre pour le futur du Djihad, chacun joue pleinement la carte des ethnies combattantes : Malhama tactical souhaite se développer dans d’autres fronts tandis que Daech met l’accent sur la récupération de ses meilleurs combattants emprisonnés, sur le développement de sa filière dans le nord de l’Afghanistan et en Asie centrale.

     Malgré cette rivalité, il est nécessaire de tirer les conclusions qui s’imposent : les années 2010 ont vu le retour des ethnies combattantes en Asie (Caucasiens, Centrasiatiques) comme d’ailleurs en Afrique (Touaregs pour le GSIM, Peuls pour l’EIGS, Haoussas pour Boko Haram). Ce sont ces ethnies qui auront la primauté du Djihad dans les années à venir. Et celui qui parviendra à les avoir dans son escarcelle tiendra les rênes de l’islamisme armé. Pour le moment, par la proclamation du Califat, par la construction de l’Etat djihadiste, et pour avoir été le moteur idéologique de cette mutation, c’est plutôt Daech qui a l’avantage. Cela d’ailleurs se vérifie sur le terrain, aussi bien en Afrique qu’en Asie et, globalement, les nombreuses prédictions sur un retour d’Al-Qaïda après la perte du territoire de l’OEI sont restées lettre morte. Néanmoins, en apportant une formation militaire de qualité à ces petits groupes djihadistes, Malhama tactical augmente leurs chances de survie, aussi bien contre les armées régulières des Etats adverses que contre Daech lui-même, qui ne cherche que leur soumission, par l’allégeance ou par la force. Malhama tactical permettra donc à terme à ces groupes de mieux résister à la puissance de l’Etat islamique qui avait été précurseur dans la volonté de créer une force d’élite ; et peut-être, sur le long terme, de contester dans le monde djihadiste l’hégémonie militaire, mais aussi politique et culturelle, qu’a imposé Daech en 2014.

Bibliographie indicative :

http://www.francesoir.fr/en-coop-matteo-puxton/malhama-tactical-interview-exclusive-abou-salman-belarus-chef-des-instructeurs-de-djihadistes

http://www.francesoir.fr/malhama-tactical-les-instructeurs-mercenaires-des-djihadistes

https://monitoring.bbc.co.uk/product/c200h2wd

https://thearabweekly.com/jihadist-owned-private-military-company-unsettles-russia

https://www.lefigaro.fr/flash-actu/syrie-envoi-de-300-militaires-russes-bases-en-tchetchenie-20191025

La guerre « liquide », défi du XXIe siècle

Vivien Perret, ancien officier du renseignement, le 1er mai 2020.

La guerre n’a définitivement plus rien à voir avec celle connue au siècle précédent. Les rapports de force ont changé, les conflits ont pris des formes différentes, mais surtout : l’ennemi est devenu invisible, plus feutré, inidentifiable, flexible et souvent doté d’une forte capacité de
redéploiement.

Les conflits sont de plus en plus « liquides », du fait d’adversaires insaisissables.

En guise d’éclairage, quelques points, en adoptant une approche globale.

La « liquidité » devient la norme dans les confrontations, à cause d’acteurs sans visage
(ou au contraire, paradoxalement, aux multiples visages). Même si les États restent au cœur du
jeu des rapports de force, s’ajoutent : des organisations non étatiques, des combattants non
officiels, des entreprises privées de sécurité, des hackers, des mafieux, des terroristes… En
outre, la grande nouveauté est que des attaques peuvent se réaliser n’importe où dans le monde,
en raison de la facilité et de la mondialisation des transports ainsi que des communications.

De plus, on constate une complexification des alliances dans les conflits, du fait de la
multiplication de groupes combattants dont les relations sont floues, car instables. En Syrie par
exemple : le nombre de bandes armées a pu atteindre un nombre élevé – plus de mille. Elles
peuvent s’unir, se désunir, s’entretuer, s’ignorer, créer de simples contacts… en l’espace de
quelques mois. Les stratégies ont tendance à être particulièrement changeantes, d’autant lorsque
les acteurs d’un conflit sont nombreux.

Pour des armées conventionnelles les conflits asymétriques, dans lequel on retrouve un
ennemi diffus, de type rebelles, se révèlent particulièrement difficiles. Le mode opératoire
utilisé, qui s’apparente à de la guérilla, est redoutable, car l’adversaire y est imprévisible et
quasi invisible. De plus, comme le principe ici est d’éviter les confrontations directes ou trop
importantes avec une armée bien équipée, la stratégie consiste, pour compenser un manque de
moyens, à occuper un vaste territoire, en fonctionnant par groupes plutôt restreints, utilisant des
pièges divers comme les engins explosifs improvisés, n’hésitant pas à perpétrer des attentats à
la bombe. On peut le voir dans l’opération française Barkhane : la bande sahélo-saharienne est
immense, traversant tout le nord de l’Afrique, les narcoterroristes s’y déplacent et s’y déploient
de manière furtive, piégeant les routes, les passages stratégiques, procédant à des embuscades…


Dans ces guerres non conventionnelles, où se trouve au moins un acteur non conventionnel,
les droits, traités et conventions ne sont pas assurés d’être respectés. Les convois
humanitaires, par exemple, sont fréquemment la cible d’attaques. Les prisonniers, autre
illustration, ne sont pas garantis d’être bien traités et respectés – tortures et exécutions
sommaires ont été monnaie courante en Irak.


Les frontières sont toujours plus fluctuantes. Il n’est pas caricatural d’affirmer qu’elles
n’ont plus d’importance. Les terroristes, par exemple, en ont même fait un outil de combat. En
se déplaçant avec souplesse et rapidité, ils brouillent les pistes, ils se rendent difficiles à repérer.

Le combat, au sol, alors qu’il s’effectuait de plus en plus à distance en raison de la capacitédes armes, se réalise souvent très près : à 30 mètres, parfois à 15 mètres ou moins encore –comme ceci peut être le cas pour les soldats français dans la bande sahélo-saharienne ou d’autres opérations en Afrique.

Les engagements se font plus longs. La guerre contre le terrorisme islamiste, pour ne citer
que celle-ci, commencée pour la France surtout depuis les années 1990, se poursuit. En
Afghanistan par exemple, les Français sont restés plus de 10 années, les États-Unis et certains
autres pays encore plus, sans voir la fin du conflit. Et pour quels résultats ? Il semblerait que
dans les affrontements asymétriques il n’y ait pas de fin… Il ne faut pas être pessimiste, mais
il s’agit d’un constat : la moyenne d’un engagement de ce type est évaluée à 15 ans… Si l’on
prend l’exemple du terrorisme islamiste qui vise la France, loin de ses frontières mais également
sur son sol, le danger persiste, à un niveau élevé, depuis environ un quart de siècle… et il
continue, malgré tous les efforts pour le combattre – certes, les victoires sont nombreuse et
éclatantes, mais les pertes ont été également lourdes, et certains échecs cuisants. La guerre
contre le terrorisme islamiste est une guerre d’usure.


L’importance du renseignement et des forces spéciales. Comment combattre au mieux
l’ennemi ? Le renseignement et les forces spéciales : discrétion, secret, souplesse et rapidité
d’action, infiltration, endurance. Pour combattre l’adversaire, il faut procéder comme lui,
adopter son mode d’action, sa manière de vivre, sa pensée.


À plus long terme, l’usage des armes n’est pas suffisant. Aux opérations armées doivent
s’ajouter des opérations psychologiques, pour gagner les esprits et les cœurs. Ceci se traduit par
l’amélioration des conditions de vie des habitants du pays dans lequel on intervient et où
l’ennemi est à combattre, le développement de l’éducation et le développement de l’économie
– en somme, il faut lutter contre la pauvreté (au sens large du terme). C’est en multipliant l’effort
dans divers domaines qu’une guerre peut dorénavant se gagner.


Enfin, une forte vigilance doit être portée sur le numérique : la guerre par l’outil
informatique rend aujourd’hui improbable un état de paix généralisé
… Si le terrorisme
est redoutable, le numérique (utilisé notamment par les terroristes comme ceux de Daech) l’est
tout autant : il offre un mode opératoire (pour des organisations étatiques et non étatiques) très
efficace dont les dégâts peuvent être importants… revers de médaille d’un monde mondialisé
et numérisé.

La politique méditerranéenne d’Erdogan et ses conséquences pour la France

Jean-Valère Baldacchino
Président du GRAC
28 mars 2020

La Turquie a, ces derniers temps, une place de choix dans les actualités due aux multiples déclarations de son président Erdogan, aux tensions engendrées avec divers pays en lien avec les hydrocarbures, ainsi qu’à son intervention récente en Libye.
Les choix opérés par la Turquie ne sont pas sans conséquences pour la France.

I – La politique méditerranéenne turque

La Turquie est fortement critiquée par rapport à ses invectives, ses interventions militaires en Syrie et en Libye, ou encore la politique d’influence qu’elle mène via l’islam politique.
Si l’on veut être quelque peu provocateur, on peut affirmer que, comme tous les pays, elle défend ses intérêts, ainsi que la France peut le faire, ce qui ne signifie pas que rien ne doit être remis en cause.

Un pays a une zone d’influence que l’on peut qualifier de « naturelle » ou « espérée » qui se situe à sa périphérie, plus ou moins loin de ses frontières, dans la région du monde dans lequel il s’inscrit.

Pour la Turquie cette zone d’influence se situe au Proche-Orient, et le conflit syrien, auquel elle prend part, en est un exemple concret. Pendant un certain temps les actualités ont présenté les interventions et les intérêts turcs presque seulement par le prisme oriental or, comme les derniers évènements l’ont montré, la Méditerranée est également une zone que la Turquie veut investir et au sein de laquelle elle veut peser.

En réalité elle est toujours intervenue en Méditerranée, sauf que les diverses actions menées n’ont pas fait l’objet de traitement dans les médias depuis quelque temps et n’ont pas été relayées par conséquent auprès du grand public – certainement du fait que la politique de Recep Tayyip Erdogan n’était pas perçue comme particulièrement offensive ou agressive.

La Turquie est sans conteste méditerranéenne en raison de ses côtes maritimes. De plus, historiquement tournée certes vers le Proche-Orient, elle l’est également et pleinement vers le bassin méditerranéen. Ceci est dû à son passé, celui de l’empire ottoman dont une grande partie était méditerranéenne.

Du moins, R. T. Erdogan utilise l’histoire pour justifier une visée géostratégique de type ottomaniste. L’ottomanisme dans lequel il s’inscrit consiste à développer un sentiment patriotique et identitaire exacerbé, à faire du pays une référence de l’islam politique, à être expansionniste et offensif dès que de besoin.

II – Les conséquences pour la France

La politique méditerranéenne de R. T. Erdogan a des conséquences pour la France. En effet les intérêts turcs entrent en contradiction avec les intérêts français.
En Libye, la Turquie et la France soutiennent respectivement : le gouvernement de Tripoli dirigé par Fayez el-Sarraj (islamiste) ; Khalifa Haftar (pro-laïc et pro-occidental). R. T. Erdogan vise à pouvoir profiter du gaz et du pétrole dont le pays est particulièrement riche. La France est également entrée en conflit avec la Libye entre autres pour cette raison.

Ainsi les deux États y défendent des intérêts énergétiques qui les opposent. Le fait qu’Ankara soit entré dans cette guerre n’arrange pas Paris aussi en raison des conséquences que ceci a sur la Bande sahélo-saharienne (BSS). La Libye est un pays instable, entièrement failli. L’arrivée d’un nouvel acteur dans ce conflit ne peut qu’aggraver la situation.
Or, la Libye, dont les frontières sont poreuses, laissent trafiquants, mafias, islamistes… divers vecteurs d’instabilité aller et venir dans cette BSS. Celle-ci, qui traverse tout le nord de l’Afrique, est difficilement contrôlable. Il est impératif, si la France veut éviter la chute des États traversés par la Bande, de veiller à ce qu’un certain contrôle soit assuré, et pour cela, que les vecteurs d’insécurité puissent être maîtrisés voire éliminés. En quoi la France aurait un intérêt à préserver la stabilité du nord de l’Afrique ? Le pays a, en raison de son passé, des liens politiques, diplomatiques, énergétiques et économiques forts avec ces États. Il a tout à perdre de les laisser s’affaiblir face à ceux que l’on peut nommer globalement des narco-terroristes.

C’est la raison pour laquelle il est intervenu au Mali en déclenchant l’opération Serval, puis dans toute la BSS avec l’opération Barkhane. À ceci s’ajoute le fait que cette bande incontrôlée soit un corridor pour ces narco-terroristes qui mène vers l’Europe en passant par l’Espagne… après laquelle vient la France.

De plus, R. T. Erdogan, en plus de soutenir les islamistes financièrement et militairement en Libye, fait venir des djihadistes du Moyen-Orient, pour la plupart des anciens combattants de Syrie. Nombreux ont un lien direct ou indirect avec l’État islamique. Or ce dernier a déclaré que la France est l’ennemi numéro un à abattre… Ces mêmes djihadistes importés peuvent se retrouver dans la zone de non-droit qu’est la BSS et passer ainsi en France.

La Turquie joue également contre la France lorsqu’elle se sert, à des fins de chantage, de l’immigration. Elle laisse passer de nombreux immigrés qui fuient les combats en Syrie pour se rendre en Europe. Ces derniers ne viennent pas sur cet autre continent pour rester en Bulgarie, en Albanie ou en Pologne, ils visent à s’installer dans des pays industriellement plus développés et où les droits leurs sont bien plus favorables, comme en Allemagne, et surtout en France. Dans les immigrés que la Turquie laisse passer se trouvent des islamistes voire des djihadistes, ce que sait parfaitement son président.

Enfin, la politique méditerranéenne turque entre en contradiction avec celle menée par la France en raison de la course aux hydrocarbures qui s’y déroule. La Méditerranée est une zone privilégiée pour la France à une fin de diversification de ses approvisionnements en gaz et pétrole, or la Turquie vise également à diversifier ses approvisionnements – dépendant trop de la Russie et des pays du Golfe. D’où le positionnement récent de navires de guerre turcs suite aux revendications par R. T. Erdogan de supposés droits légitimes à exploiter des hydrocarbures en zones maritimes grecques et chypriotes.

III – Les solutions à envisager pour la France

Pour faire face à la politique méditerranéenne turque la France aurait intérêt à mener plusieurs actions.

Tout d’abord, il serait judicieux de se rapprocher de la Russie, ce qui commence à être fait, et ce, dans la perspective de travailler avec celle-ci pour canaliser les appétits turcs et modérer ses actions. En effet, malgré des rapports parfois tendus, Vladimir Poutine arrive à garder des liens peu ou prou corrects avec R. T. Erdogan, et a réussi à en faire un acteur de négociation dans le conflit syrien. Il pourrait en être de même pour la Libye, y compris pour la question plus globale des hydrocarbures en Méditerranée.

Sans toutefois abandonner une position de fermeté envers Ankara, Paris aurait à gagner de tenter la politique de la main tendue et de la coopération en invitant le président turc à la table des négociations.

En plus de cela, la France aurait à gagner à développer davantage de liens avec des pays du bassin méditerranéen, comme ceci est récemment le cas avec la Grèce ou Chypre (accords de défense signés suite au positionnement de bâtiments de guerre turcs aux larges de leurs côtes).

La France devrait également renforcer ses liens avec les Émirats arabes unis sur la question de la lutte contre l’islamisme. Les EAU travaillent dans ce bassin ou en Europe à contrer l’influence de l’islamisme, dont celui que promeut la Turquie.

Sur le territoire turc Emmanuel Macron pourrait apporter un soutien à l’opposition de l’AKP (le parti au pouvoir), dont la principale tendance est kémaliste (laïque).

Enfin, on peut évoquer le nécessaire, mais très difficile, retour d’une impulsion forte de l’Union pour la Méditerranée initiée par l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy en 2008 (très affaiblie aujourd’hui).

Bal d’influence en Asie centrale : Quelle autonomie face à la Russie et la Chine ?

Interview de David Gaüzere Docteur en Géographie humaine et sociale, Chercheur associé au Centre Montesquieu de Recherche Politique - Université de Bordeaux (EA 4192), Membre d’Honneur du Geopolitical Research Analysis Circle

En date du 08 juin 2019, David Gaüzère a répondu pour le compte des Ambassadeurs de la Jeunesse à des questions en lien avec les enjeux sécuritaires en Asie centrale.

Ambassadeurs de la Jeunesse : Quelle prospective pour le Mouvement Islamique
d’Ouzbékistan suite à la prise de pouvoir du président S. Mirziyoyev ?

David Gaüzère : La situation restera inchangée. En matière de lutte contre le terrorisme, Chavkat Mirziioiev poursuivra l’œuvre de son prédécesseur Islam Karimov.
Les 137 km de frontières séparant l’Ouzbékistan de l’Afghanistan sur l’AmouDaria sont d’autres parts très bien contrôlées par l’armée ouzbèke. L’homme fort de Balkh, Atta Mohammed Nour, le Gouverneur de cette province afghane limitrophe de l’Ouzbékistan contrôle bien sa province, épargnée par les combats internes agitant les provinces voisines.
Chavkat Mirziioiev entend développer la coopération économique entre son pays et la province afghane, en faisant notamment de Khaïraton, le point frontalier afghan face à
Termez l’Ouzbèke, une zone de libre-échange.

En face le mouvement islamiste d’Ouzbékistan souffre de multiples dissensions internes. Depuis 2012, le mouvement a changé de nom pour se nommer désormais Mouvement Islamiste du Turkestan (MIT), traduisant ainsi une perte du monopole ouzbek du djihadisme par des effectifs de moins en moins ouzbeks et de plus en plus centrasiatiques. Le mouvement a également
prêté allégeance en 2015 à l’Organisation Etat islamique devenant ainsi une simple, je
souligne bien, une simple katiba (phalange militaire djihadiste) franchisée de l’Etat Islamique-Khorasan (EI-K), la branche militaire de l’Organisation Etat islamique (OEI) en charge de la gestion de l’Afghanistan de l’Asie centrale post-soviétique, du Xinjiang chinois et du Khorasan iranien. En effet,
jusque-là, le MIT était la seule grande organisation djihadiste régionale. Elle doit désormais depuis 2015 s’effacer et partager la scène djihadiste régionale avec d’autres katiba à base géographique nationale (Ansaroullah tadjik, Djound al-Khalifat kazakh, Djaïch-oulMakhdi kirghiz…) ou ethniques (les Ouzbeks, de citoyenneté kirghize, d’Och du Djamaat Ojannat Ochiklari…) franchisées de l’EI-K, toutes établies dans le nord de l’Afghanistan et disposant de réseaux puissants composés de cellules dormantes au Tadjikistan et en Kirghizie, ainsi que dans la Vallée du Ferghana. Cet affaiblissement du MIT s’est d’autre part concrétisé par la scission d’une partie minoritaire du mouvement, restée fidèle aux Talibans et à al-Qaïda, et aux combats internes meurtriers ayant ensuite suivi (Ousman Ghazi, le chef de la majorité pro EIK du MIT y fut alors tué).

Les forces de l’islamisme sont donc divisées, mais toujours très actives dans la région.

Cependant , les menaces semblent géographiquement se déplacer, délaissant un Ouzbékistan fort de 30 millions d’habitants, de la plus grande armée de la région (100 000 hommes bien équipés) et en croissance économique soutenue depuis l’arrivée de Chavkat Mirziioiev au pouvoir, pour des régions plus poreuses comme le désert turkmène ou les montagnes tadjikes, bien moins gardées. 

A.J : Quels sont les enjeux du rapatriement d’Irak et de Syrie de citoyens d’Asie centrale, dont Ouzbeks et Kazakhstanais ?

D.G : Les autorités des républiques d’Asie centrale poussent toutes à la normalisation des relations et au retour de la cohérence nationale avec les djihadistes rapatriés et leurs familles, ainsi qu’à l’amnistie pénale, pensant ainsi naïvement refaire entrer ces personnes dans le rang. Or, les différentes lois d’amnistie ont partout eu des résultats mitigés, notamment au Tadjikistan où 40% des jihadistes rapatriés auraient depuis fondé de nouvelles cellules djihadistes clandestines dans le pays ou seraient allés rejoindre directement et grossir les effectifs de l’EI-K dans le nord de l’Afghanistan, entraînant pour certains des garde-frontières et des agents des forces spéciales, trop bassement payés, dans leur sillage.

A.J : Quelles actions des pays d’Asie centrale pour soutenir opérationnellement la coalition internationale contre les Talibans ?

D.G : La donne n’est plus la même qu’en 2001. Les Talibans ne représentent plus le principal danger en Asie centrale. Au contraire, ceux-ci de par leur islamisme nationaliste à base pachtoune sont encouragés par les États voisins, ainsi que les puissances régionales, à cesser leurs hostilités avec les forces nationales afghanes et à s’allier avec elles (pourparlers de Doha) contre l’ennemi commun qu’est l’EI-K, islamiste comme les Talibans, mais à visée internationaliste.

D’un autre côté, les États d’Asie centrale, qui présentent tous des régimes autoritaires à l’exception de la Kirghizie, ont encore une logique d’appréciation héritée de l’époque soviétique et devenue aujourd’hui inadaptée face au danger du terrorisme djihadiste. Les régimes d’un côté répriment leurs oppositions islamistes légalistes et laïques, tandis que, comme les différentes révoltes dans les prisons tadjikes de Khodjent novembre 2018) et de Vakhdat (mai 2019) viennent de nous le confirmer, ces oppositions sont aussi victimes des cellules intérieures de l’OEI. D’un autre côté, par leur clanisme, leur népotisme, leur corruption et leur captation insatiable des richesses, ces mêmes régimes ne répondent pas aux besoins vitaux de leurs populations en détresse économique et sociale toujours plus grande et jettent donc chaque jour les personnes les plus désespérées dans la gueule du loup djihadiste.

Au niveau régional, la plupart des États centrasiatiques sont depuis 1992 membres de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), une alliance militaire russe qui, par la présence de bases militaires ainsi que de la 201e Armée de Fusiliers Motorisés russe sur le Piandj (frontière tadjiko-afghane) et des exercices communs, est censée garantir leur sécurité. Mais, l’OTSC, relais militaire de la vision russe du terrorisme, n’a pas non plus conscience de la gravité de la situation liée au
djihadisme international, continuant à favoriser les approches de répression intérieure (chaque État-membre doit contrôler ses oppositions).

L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), mise en place en 2001, par la Chine et comprenant un certain nombre d’États d’Asie centrale, ainsi que la Russie, partage également cette même approche, tout en liant obligatoirement la lutte contre le terrorisme à celle contre le séparatisme (ainsi, pour Pékin, tout Ouïghour séparatiste est obligatoirement djihadiste). Cette déformation et confusion des genres justifie certes l’enracinement des pouvoirs autoritaires dans les États de l’OCS, mais elle écarte toutes les oppositions politiques alternatives modérées et aggrave en conséquence la portée de remèdes communs efficaces dans la lutte contre un terrorisme transnational.

Enfin, nous devons tous déplorer le manque de coordination entre ces deux organisations et l’Occident. En effet, l’âge avancé des dirigeants, des structures de renseignement et militaires russes, chinoises ou occidentales ; fait qu’ils partagent encore la vision de l’opposition des blocs et de la guerre froide, alors que l’OEI préserve malheureusement toujours une certaine avance stratégique sur ses adversaires de par sa vision transnationale et les obligeant ainsi à s’adapter à son tempo.

Aussi, la victoire sur l’OEI en Afghanistan, comme sur ses cellules en Asie centrale, ne pourra selon moi être possible que par un approfondissement certain des coopérations entre les États et leurs services de renseignement et en sortant surtout du cadre étriqué et suranné du monde de la guerre froide. La prise d’initiatives concertées contre l’OEI permettrait ainsi de devancer l’écriture des évènements par l’organisation terroriste et ainsi d’éviter que ceux-ci soient mis en œuvre.
Cependant, la perte de puissance des ÉtatsUnis et la montée de la Chine se traduisent dans la région par une présence économique, et désormais militaire, chinoise toujours plus importante. Pékin exporte, investit massivement et répare les infrastructures vieillissantes de l’époque soviétique en Asie centrale, tout en y maintenant une présence humaine désormais permanente pour son entretien. La Chine construit également une base militaire à Mourghab, dans le GornoBadakhchan tadjik, afin de barrer la route du retour aux djihadistes ouïghours et huis de retour des fronts irako-syrien et afghan du djihadisme. Elle entend aussi installer sa présence en Afghanistan dans les mêmes objectifs économiques et militaires. Pékin compte de plus en plus à ce titre à se poser comme seul rempart durable face au djihadisme. Or, cette alternative chinoise qui s’impose de plus en plus face au chaos afghanb et à l’incurie dangereuse des pouvoirs politiques et économiques des États d’Asie centrale pourra à terme certes durablement pacifier et développer la région, mais, en retour, elle en fera un protectorat.

La France et l’Europe face à l’islamisme : un défi intellectuel majeur

Jean-Valère Baldacchino
Président du GRAC
15 février 2019

Introduction

Le XXIe siècle est un siècle de grands défis : réchauffement climatique, pollution, immigration incontrôlée, désertification… Pour la France et l’Europe l’un d’entre eux se nomme « islamisme ».
Même étant au cœur des actualités cet extrémisme reste mal connu. Qu’est-il ? Que concerne-t-il ? Quels en sont les acteurs ? Les vecteurs ? D’où vient-il ? Quelles sont ses conséquences ?

L’islamisme paraît peu aisé à définir, ses contours restent flous : différents courants, différentes appellations, différents modes opératoires…

Bien que peu clairement saisissable dans son ensemble, rien ne l’empêche de faire peser sur nos sociétés une menace majeure et constante. Pour le combattre, la lutte militaire et policière est certes nécessaire mais semble incomplète. En effet, les actions sont nombreuses (en ce qui concerne la France, on peut citer notamment les opérations extérieures dont « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne, ou les opérations menées par les services de renseignement comme la Direction générale de la sécurité extérieure et la Direction générale de la  sécurité intérieure), elles durent depuis plusieurs années, mais le péril islamiste persiste voire s’accroît. En complément de ce volet
sécuritaire un volet intellectuel est à mettre en œuvre.

Le professeur Suwaidi, auteur d’un livre de référence sur l’islamisme, Le Mirage (2015), rappelle l’importance d’un tel combat (en l’occurrence, par rapport à son champ d’étude, à savoir le monde arabe – mais la situation peut se généraliser et s’appliquer à l’Europe) : « la lutte contre les groupes et les organisations auxquels font face actuellement de nombreux pays arabes ne se limite pas à la sphère des opérations militaires et sécuritaires. Elle est aussi une guerre prolongée de nature essentiellement intellectuelle qui exige une planification à long terme,
non moins importante – voire même peut-être plus importante que la planification
dans les domaines militaires et sécuritaires. »

Pour solutionner l’islamisme, savoir comment l’affronter, il est notamment nécessaire d’en saisir la mécanique : son organisation, sa pensée, ses acteurs…
Hakim El Karoui, qui a dirigé le rapport intitulé La fabrique de l’islamisme (Institut Montaigne, septembre 2018), rappelle que : « C’est en comprenant les rouages de la machine islamiste que nous pourrons apporter une réponse au défi qui nous est adressé. »

Le combat intellectuel est un complément indispensable à l’action répressive : agir sans connaître la pensée (et ses corollaires) de l’ennemi équivaut à vouloir arriver à un endroit sans savoir  précisément où il se situe et comment l’atteindre. L’efficacité de l’action s’en trouve donc particulièrement restreinte. L’objectif pour la France et l’Europe est de réduire l’influence de l’islamisme, de travailler à développer l’islam dit « pur », fondé sur la tolérance, la raison, la méditation ; d’encourager aussi, si nécessaire, une évolution de l’islam pour le rendre compatible avec les sociétés occidentales.

I – À la recherche d’une définition de l’islamisme

L’islamisme est une doctrine comme le signifie le suffixe « -isme », au même titre que le « christianisme », le «capitalisme », le « socialisme » ou tout autre courant religieux ou de pensée. Il s’agit donc de la « doctrine de l’islam ». Il a pour objectif la fondation d’une société régie par la religion, et qui plus est, une religion interprétée littéralement et manipulée à des fins de pouvoir or, met en garde le professeur Suwaidi dans Le Mirage : « La religion n’a aucun rapport avec les
partis politiques. Ceux qui utilisent cette carte représentent eux-mêmes et non la religion. » Les valeurs prônées sont contraires au respect de la dignité humaine : inégalité hommes-femmes, lapidation, appels à la mise à mort, communautarisme et rejet de la différence…

Ceci étant dit définir l’islamisme n’est pas si aisé. Le terme renvoie à une réalité peu unie, diverse, complexe, comprenant plusieurs courants et manières d’agir…
L’islamisme désigne ainsi (ou du moins est employé pour désigner, peut-être à tort), entre autres, aussi bien les fondamentalistes musulmans, que les extrémistes musulmans, les wahhabites, les sourouristes, les fréristes ou encore les djihadistes. Il s’agirait en effet d’un « concept élastique » (Thomas DELTOMBE), peut-être même « fourre-tout ».

C’est ainsi qu’il s’avérerait préférable d’employer le pluriel pour parler de l’islamisme (« les islamismes ») comme le suggère Hahkim El Karoui (La fabrique de l’islamisme). Néanmoins il ne semble pas gênant d’user du concept large d’« islamisme » au singulier puisque, de fait, il est englobant. Ce qui peut lui être reproché paraît, du moins pour notre propos, un avantage.

Toutefois, il serait possible d’unifier les divers courants en y trouvant un caractère commun fort. Il s’agirait du lien que chacun d’entre eux fait entre la religion et la politique, ainsi que la volonté de travailler à l’avènement d’une société régie par des règles issues d’une approche biaisée de l’islam. Il en ressort une religion intolérante, communautariste et agressive.

II – Les origines de l’islamisme

L’islamisme trouve principalement son origine dans le frérisme égyptien et le wahhabisme saoudien, mais également chez les politico-religieux turcs et les révolutionnaires iraniens.
Revenons sur quelques dates et événements clés.

Les prémices de l’islamisme dans les années 1920 se situent en Égypte avec la naissance en 1928 des Frères musulmans et la pensée de leur théoricien Sayyid Qutb. À son sujet, le professeur Suwaidi écrit : « Sayyid Qutb, théoricien des frères musulmans, est l’un des premiers concepteurs des thèses jihadistes de l’islam politique contemporain. Ses œuvres sont une référence incontournable pour les courants radicaux. » Il rappelle un peu plus loin : « Abdellah Azzam, Oussama Ben Laden et Aymen Al-Zawahiri étaient des disciples de la pensée de Sayyid Qutb. »

Les années 1970 sont marquées par un discours religieux en force remettant en cause les idéologies nationalistes turque, iranienne, arabe et se positionnant comme une alternative à ces dernières.

Le conflit afghan (1979-1989, suite à l’invasion par l’URSS) favorise en Asie centrale le développement de l’islam politique et donne naissance au djihad armé et international.
Les Printemps arabes de 2011 mènent aux responsabilités nationales des partis politiques s’inscrivant dans le frérisme. Enfin, en 2014, il est à noter la restauration du califat par l’État islamique.

III – Les acteurs et vecteurs majeurs de l’islamisme

L’Arabie Saoudite

Elle exporte le salafisme grâce à diverses institutions particulièrement influentes telles que l’Université islamique de Médine qui forme les imams, les prédicateurs et les missionnaires (80% des étudiants sont étrangers) ; la World Assembly of muslim youth dont l’objectif est la défense de l’identité musulmane auprès des jeunes ; l’Organisation internationale du secours islamique : elle mène des actions caritatives auprès des musulmans nécessiteux.

Le frérisme

Il s’investit en Europe surtout dans le domaine social, et ce, via un réseau continental peu ou prou construit. Sa stratégie consiste principalement à mobiliser les musulmans sur les questions d’identité, d’éducation et d’islamophobie puis à créer des réseaux divers de cercles, d’associations et de fédérations à différentes échelles. Le but est d’arriver à représenter leur communauté auprès des pouvoirs locaux, nationaux et européens. En France, par exemple, l’Union des organisations
islamiques de France (UOIF) est aujourd’hui un incontournable concernant, notamment, la lutte contre l’islamophobie.

La Turquie

Elle joue également un rôle majeur dans la diffusion d’un certain islamisme.
Son objectif premier consiste, au travers des organisations religieuses turques, à préserver le lien de la diaspora avec la communauté et le pays d’origine. Cette politique de soft power est pilotée par le département des Affaires étrangères de la Diyanet, institution en charge de l’encadrement de l’islam officiel. Le département contrôle étroitement les imams que la Diyanet envoie en Europe
ainsi que le « Millî Görus » – un mouvement politique qui dispose d’un réseau important de mosquées et d’associations à travers l’Europe.

Le salafisme

Il est le courant islamiste le plus influent en Europe. Il s’agit ici, plus précisément, du salafisme quiétiste. Il se concentre sur le discours religieux et le comportement des fidèles. L’organisation du salafisme européen est peu pilotée par l’Arabie Saoudite, elle est autonome et disparate, elle connaît d’ailleurs un manque d’unité.

Les médias

Il faut insister sur le rôle central que jouent les médias dans la diffusion de l’islamisme. Pour ne citer que le salafisme, la diffusion de la doctrine se réalise principalement par les livres, la télévision et Internet. Les livres se diffusent aisément grâce à leur gratuité et leur simplicité. La télévision par satellite est un outil important de propagande en Europe et dans le monde : Al Jazeera, Iqraa…
Concernant Internet, Suwaidi met en garde : « La presse électronique et les réseaux sociaux constituent l’un des outils les plus dangereux des organisations jihadistes fanatiques, à la fois au niveau du recrutement, de la propagande ou de la diffusion des idées ».

Les réseaux sociaux, par exemple, constituent un vecteur de diffusion très puissant. L’outil le plus redoutable dont disposent les islamistes pour la diffusion de leurs idéologies sont les réseaux sociaux tels Twitter, Facebook… Ils ont presque le monopole sur les questions portant sur la foi musulmane.

IV – Les principales conséquences de la pensée islamiste

Les musulmans influencés par les divers courants islamistes sont minoritaires en France et en Europe. Toutefois ce constat ne signifie pas que l’islamisme est sans conséquences, au contraire : les adeptes sont suffisants en nombre pour semer des troubles. Leur influence provoque des tensions sociétales en raison de ce qu’elle engendre, surtout une séparation entre ce qui est musulman et ce qui ne l’est pas. Ce phénomène se traduit notamment par le communautarisme et
l’intolérance.

Le sentiment d’appartenance est renforcé et encouragé jusqu’à être sécessionniste, enfermant, et ce, par la mise en place et l’application de distinctions comme notamment : le mode de vie « halal » (qui est aujourd’hui plus qu’une façon d’abattre un animal, c’est devenu une manière de vivre), la tenue vestimentaire (le voile, entre autres) ou encore le physique (par exemple : le port de la barbe).

Cet enfermement favorise le rejet des valeurs occidentales, la rupture avec la société d’accueil, la haine et même, dans sa forme la plus extrême, le terrorisme.

V – Quelques préconisations contre l’islamisme

Les premiers acteurs, quelles que soient les solutions, doivent être les musulmans eux-mêmes. Ils ont la légitimité, ils auront de fait plus d’influence et seront plus écoutés. Créer un réseau d’imams, de missionnaires et d’intellectuels fins connaisseurs de l’islam afin de contrecarrer les discours des islamistes sur leurs propres réseaux sociaux. Les intellectuels musulmans doivent poursuivre le développement de leur présence sur Internet en créant des sites et des comptes sur des réseaux sociaux pour y amoindrir l’hégémonie des islamistes. Mettre en place aux niveaux français et européen une commission travaillant à l’officialisation d’un islam ancré dans son temps et sans ambages ouvert, fraternel et généreux. Les commissions se composeraient des plus grands spécialistes de l’islam. Elles mettraient en exergue les apports de l’islam en termes de solidarité, de fraternité, de tolérance et de diversité. Elles feraient valoir à titre d’exemples des cas comme celui de la Malaisie, étudié par le professeur Suwaidi dans Le Mirage : « L’un des principes de la réussite du modèle du développement malaisien est qu’il est basé sur le pluralisme religieux et sur le lien entre l’islam et la modernité ».

Les commissions discuteraient les points les plus controversés des textes sacrés en y trouvant des perspectives renouvelées ou en les supprimant. Une couverture médiatique forte de ces travaux serait incontournable pour que l’effet escompté puisse se produire, et pour cela solliciter aussi bien les télévisions, les radios que les journaux.

La publication numérique et papier des résultats de ces commissions (une version complète et une version synthétique), mise à disposition gratuitement, semblerait tout aussi importante.

Créer une institution aux niveaux français et européen chargée de contrôler, d’organiser et de financer le culte musulman par les autorités étatiques, de type autorité administrative indépendante (AAI). Cette préconisation pourrait aller à l’encontre du principe de laïcité, elle mériterait malgré tout d’être étudiée au regard des enjeux d’autant qu’il ne s’agirait pas d’aider ou de favoriser l’islam, mais d’en assurer une pratique et un fonctionnement inscrits pleinement dans les valeurs républicaines et européennes (ceci permettrait également d’une certaine manière de contrôler la qualité des prêches), pouvant se réaliser dans un cadre sociétal dont les murs porteurs, qu’on le veuille ou non, sont le résultat du judéo-christianisme. 

Écrire, diffuser et faire étudier des livres tels que Le Mirage du professeur Suwaidi, ici souvent cité, ou encore des rapports tels que La fabrique de l’islamisme dont la réalisation a été coordonnée par Hakim El Karoui (ces deux écrits sont particulièrement éclairants – un choix s’imposait, mais bien d’autres productions mériteraient d’être mises à l’honneur).

La France a le devoir de sauver les Hmong de l’extermination

Par Jean-Valère Baldacchino, le 17 décembre 2017.

Les Hmong ont refusé le communisme après la Seconde Guerre mondiale. Ils ont fait le choix de combattre le Vietminh et le Vietcong auprès des Français et des Américains. Alors que le dernier conflit est fini depuis 1975, hommes, femmes et enfants sont encore traqués par les armées laotienne et vietnamienne parce que leurs parents et grands-parents ont combattu aux côtés de leurs ennemis. Ils vivent dans le plus grand dénuement, condamnés à se déplacer sans cesse pour fuir la persécution.

Que font la France et les États-Unis ? Que font les pays démocratiques ? Que fait l’Organisation des Nations Unies (ONU) ?

Il y a plus de soixante-dix ans les Hmong ont fait le choix du camp français puis du camp américain contre celui du communisme (1). Ils se font aujourd’hui exterminer dans la plus grande indifférence (2).

1 – Les origines de la répression : le combat contre le communisme

1.1 – Aux côtés des Français

Le Japon maîtrise l’Indochine (alors française) pendant la Seconde Guerre mondiale. Les Hmong protègent de nombreux Français en les cachant dans leurs montagnes. L’affaiblissement du système colonial fait naître des divisions notamment entre les royalistes laotiens pro-français d’un côté et les nationalistes pro-japonais de l’autre – qui deviendront par la suite alliés du Vietminh. Ces différends participent fortement au déclenchement de la guerre d’Indochine.

Entre 1945 et 1954, ce sont environ 350 000 Indochinois qui se retrouvent dans les rangs de l’armée française – Annamites, Thaïs, Nung… et aussi Hmong. Ces derniers jouent rapidement un rôle clé dans les opérations clandestines. En effet ce sont des éléments très précieux : ils maîtrisent le terrain, ils sont rustiques et connaissent l’ennemi. Les Hmong s’illustrent principalement au sein du Groupement de  ommandos Mixtes Aéroportés (GCMA) – unité créée et encadrée par les services spéciaux français.
Jusqu’aux derniers instants du conflit ces soldats d’exception sont utiles à la France. Un groupe de commandos hmong, dirigé par le capitaine Sassi, exfiltre 200 de nos soldats pris au piège dans la cuvette de Dien Bien Phu alors que le camp vient de céder face à l’ennemi le 8 mai 1954 (SASSI Jean, Opérations spéciales : 20 ans de guerres secrètes, Nimrod, 2009).
Et c’est tout… La France part. La page se tourne comme si de rien n’était. Les Hmong sont pourtant abandonnés par les français et ignorés des accords de Genève du 21 juillet 1954. Hélie Denoix de Saint Marc écrit en 2004 dans son livre intitulé Toute une vie:

« Les mains qui s’accrochaient aux ridelles recevaient des coups de crosse jusqu’à tomber dans la poussière. Certains criaient, suppliaient. D’autres nous regardaient simplement, et leur incompréhension rendait notre trahison plus effroyable encore.
(…) Les hommes et les femmes, les légionnaires et moi, avons été réduits à notre état naturel de brindilles dans le vent de l’Histoire. La vallée s’y attendait sans doute, avec sa mémoire qui remontait loin.

“Le chagrin de la guerre, dans le cœur d’un soldat, est semblable à celui de l’amour : une sorte de nostalgie, d’infinie tristesse, dans un monde qu’il ne reconnaît plus. Il ne lui reste plus que le chagrin d’avoir survécuˮ, écrit l’écrivain vietnamien Bao Ninh. Mais l’arrachement ne doit pas faire oublier ce que l’Indochine nous a donné. À nous qui devions donner la mort, cette guerre a enseigné l’éblouissement de la vie. Elle nous a appris la fragilité de l’instant, l’ordre parallèle des choses.

(…) Je portais dans mon paquetage des fleurs séchées, des cicatrices amères et des rêves qui ne voulaient pas s’éteindre. J’allais devoir vivre la suite de mon existence avec cette blessure. »

Le colonel Jean Sassi témoigne également avec des mots empreints de tristesse et une rage sourde :

« Un hommage solennel doit être rendu à nos partisans Méos (autre appellation des Hmong), Laos, Thaïs et à leurs populations qui, pendant des années de lourds sacrifices et de combats meurtriers à nos côtés, ont largement prouvé que la France était leur patrie, tout autant que l’Indochine était devenue la nôtre. »

1.2 – Aux côtés des Américains

L’ancienne Indochine est divisée en deux États. Les Américains remplacent les Français dans la lutte contre le communisme au Vietnam – ils craignent « l’effet domino » en Asie. La décennie 1954-1964 se compose de soubresauts constants. Le pays de l’Oncle Sam tente de déstabiliser le Nord-Vietnam avec des coups d’État et des manipulations politiques, et les Nord-Vietnamiens font de même pour renverser le Sud rallié à l’Occident.

Les États-Unis décident dans un premier temps de procéder à des bombardements. Ils finissent par entrer pleinement et ouvertement en guerre en août 1964. Le Laos est d’une importance stratégique majeure pour contrôler le Vietnam. Les Laotiens, officiellement neutres, soutiennent les Vietnamiens.

C’est pour ces deux raisons que le Laos est le théâtre d’opérations secrètes à partir de 1961 menées par
la Central Intelligence Agency (CIA). L’Agence américaine de renseignement utilise principalement Vang Pao et ses Hmong. Ce dernier forme une armée secrète afin de contrer les troupes nordvietnamiennes utilisant le territoire voisin pour ravitailler les communistes sud-vietnamiens. De terribles combats opposent les troupes laotiennes aux forces spéciales de la CIA. La guerre au Vietnam s’enlise et devant la pression internationale les Américains abandonnent peu à peu le terrain à partir de 1973.

Les combats se poursuivent jusqu’en 1975.

L’histoire se répète : les États-Unis se désengagent et les partisans hmong sont abandonnés…

2 – Après le départ des Américains

2.1 – Exterminer les Hmong : un objectif officiel du pouvoir laotien

Le 9 mai 1975, le journal du Pathet Lao (le parti communiste au pouvoir) s’exprime sans ambages sur les Hmong – considérés comme des traîtres à la nation : « Il faut extirper la minorité hmong jusqu’à la racine ». Le général Vang Pao organise la résistance. Elle est écrasée en 1978 par une opération vietnamo-laotienne qui utilise pour la première fois l’arme chimique.
De nombreux Hmong sont arrêtés et sont internés dans des camps de rééducation, soumis à des travaux forcés (Cultural Orientation Resource Center, culturalorientation.net). Plus de 300 000 d’entre eux s’enfuient du Laos entre 1975 et 1985 (UNHCR, The State of the World’s Refugees, 2000, unhcr.org). 100 000 se retrouvent parqués depuis quarante ans dans des lieux vétustes et misérables d’une Thaïlande qui ne leur reconnaît pas le statut de réfugiés mais celui d’immigrants économiques illégaux – bloquant ainsi toute possibilité d’intégration locale. Les camps ferment les uns après les autres depuis les années 1990, leurs occupants sont renvoyés de force vers leurs persécuteurs, de l’autre côté de la frontière. Dans la période 1977-2005, les pays occidentaux accueillent des Hmong réfugiés en Thaïlande. La France en aurait accueillis 12 000 environ, dont 1 000 en Guyane. Mais cet élan dez générosité ne règle en rien le mauvais traitement de ceux restés sur place : expulsions forcées, emprisonnements, déportations vers des camps de travaux forcés, persécutions, ségrégations diverses, profanations de leurs sépultures…

Quant aux Hmong toujours réfugiés dans les montagnes ils tentent d’échapper à la mort qui leur est promise. Ils sont coupés de tout, encerclés et chassés comme des bêtes. Il serait vraisemblable que, depuis lors, le premier contact avec un occidental ne date que de 2002, quand le photographe américain Philip Blenkinsop découvre la communauté recluse (EBERLE Marc, « Opération Laos made in CIA », 2008, film-documentaire.fr). Il est très difficile de les rencontrer, le gouvernement laotien défend à quiconque de se rendre dans la « zone interdite ». Vincent Reynaud et Thierry Falise essaient en 2003 de produire un reportage sur les Hmong mais ils sont arrêtés et condamnés à quinze années de prison par le Laos. Ils sont libérés grâce à diverses pressions internationales. Hommes, femmes, enfants errent… Leur vie, du moins ce qu’il en reste, se résume à une survie. Ils sont contraints à des déplacements constants, à fuir sans cesse la répression menée par les militaires laotiens et vietnamiens.

Ils se déplacent dans la jungle, dans le plus grand dénuement, avec des moyens de défense dérisoires : très peu d’armes, quatre ou cinq munitions pour chaque combattant – encore faut-il que l’arme fonctionne… Celui qui détient dix munitions peut se considérer comme très chanceux. Chaque tir compte, chaque grenade est précieuse. Le repas est le même depuis longtemps : principalement des racines. Tous les enfants sont dans un état de malnutrition, un sur deux meurt avant l’âge de 5 ans (DENIAU Grégoire, « Guerre secrète au Laos : le génocide des Hmong », reportage, Envoyé Spécial, France 2, 16 juin 2005). Des haillons en guise de vêtements. Pour seules compagnie et fidélité : des maladies dues à la vie dans la jungle, au manque d’hygiène, à l’absence de soins, à la nourriture.

2.2 – Les gouvernements et l’ONU ne font rien

Que font la France, les États-Unis et l’ONU ? Rien. Quand vont-ils se décider à agir ?

Grégoire Deniau et Cyril Payen diffusent en 2005 un reportage (PAYEN Cyril, Laos, la guerre oubliée, Robert Laffont, 2007). Ils y montrent la situation désastreuse des Hmong. Leur chef, Meuteuteu, lit une requête aux journalistes français :

Objet : Requête pour la survie.

Parce que nous avons participé aux côtés des Américains à la guerre du Vietnam, parce que nous avons aidé les Français en leur temps, et parce que nous avons suivi notre chef le général Vang Pao, Nous supportons encore, en cette année 2005, le fardeau de tous ces tourments du passé.

Nous sommes à bout de force. Nous mourons de faim, et nous sommes sans défense face à cette tuerie.

Ainsi, je donne procuration à Cyril et Grégoire pour délivrer, en notre nom, ces deux requêtes auprès des gouvernements concernés.

Premièrement : acheminer des vêtements, des vivres et faire pression sur le gouvernement laotien pour obtenir un cessez-le-feu.

Deuxièmement : procéder à notre transfert vers d’autres pays. Nous sommes les victimes des guerres passées.

Merci.

Signé groupe CIA numéro trois.


Le « groupe CIA numéro trois » est le groupe auquel ils appartenaient dans le cadre des opérations clandestines.
Le reportage provoque une certaine indignation dans l’opinion publique française et dans les rangs des parlementaires. Et après ? Rien. Le 28 décembre 2009, la Thaïlande expulse plus de 4 000 réfugiés hmong vers le Laos, autant dire tout droit dans la gueule du loup… L’acte fait alors l’objet d’une large condamnation des pays démocratiques. L’Union européenne, elle, estime qu’il y a entrave au droit international. Et après ? Toujours rien.

Les États-Unis dénoncent une violation des principes humanitaires internationaux. Et après… C’est en raison de cette inertie honteuse et insupportable que le 27 octobre 2011, le colonel Jambon, commandeur de la Légion d’Honneur, choqué par la décision de la Thaïlande de renvoyer au Laos plus de 4 000 Hmong qui avaient fui les persécutions du régime communiste, se suicide devant le monument aux morts d’Indochine à Dinan (département des Côtes-d’Armor). Ce geste désespéré retentit comme un cri de colère face à l’indifférence des gouvernements et des médias qui restent silencieux.

Le 12 septembre 2017, par téléphone satellite, le chef de la dernière position de résistance, Chonglor Her, lance un appel à l’aide en contactant le journal Le Monde espérant un relais fort dans l’opinion publique : « L’armée communiste laotienne a décidé d’en finir avec nous d’ici les prochains mois. Nous n’avons presque plus d’armes, presque plus de munitions, nous sommes complètement encerclés ! »

Il est impensable qu’il puisse exister encore au XXIe siècle une situation si absurde. Et pourtant c’est
le cas. Dans tout cela, la France et les États-Unis, qui font partie des plus grandes puissances au monde, ne font rien pour des gens aujourd’hui si peu nombreux et qui ont cru en eux. Ils peuvent les sauver et les accueillir – ils en ont les moyens. Il est impensable que des gouvernements veuillent mettre fin à l’existence d’une communauté. Il est impensable qu’encore de nos jours un pays comme le nôtre reste silencieux alors que ceux qui l’ont servi sont chassés, torturés et bientôt totalement exterminés. La triste destinée des Hmong du Laos n’est pas sans rappeler les pages les plus sombres de l’Histoire, et de notre histoire. Le nombre de traqués dans les montagnes est difficile à établir, il varie selon les sources.

Aujourd’hui, ils ne seraient plus que 200, 300 peut-être. Le Général Bigeard écrit dans son livre Adieu ma France, en 2006 : « Adieu ma France… Tu n’es plus celle que j’ai connue, le pays du respect des valeurs, de l’hymne et du drapeau, le pays de la fierté d’être français. » Faisons en sorte que, au sujet des Hmong, nous ne puissions pas encore une fois tenir un propos d’un tel désarroi…