Bal d’influence en Asie centrale : Quelle autonomie face à la Russie et la Chine ?

Interview de David Gaüzere Docteur en Géographie humaine et sociale, Chercheur associé au Centre Montesquieu de Recherche Politique - Université de Bordeaux (EA 4192), Membre d’Honneur du Geopolitical Research Analysis Circle

En date du 08 juin 2019, David Gaüzère a répondu pour le compte des Ambassadeurs de la Jeunesse à des questions en lien avec les enjeux sécuritaires en Asie centrale.

Ambassadeurs de la Jeunesse : Quelle prospective pour le Mouvement Islamique
d’Ouzbékistan suite à la prise de pouvoir du président S. Mirziyoyev ?

David Gaüzère : La situation restera inchangée. En matière de lutte contre le terrorisme, Chavkat Mirziioiev poursuivra l’œuvre de son prédécesseur Islam Karimov.
Les 137 km de frontières séparant l’Ouzbékistan de l’Afghanistan sur l’AmouDaria sont d’autres parts très bien contrôlées par l’armée ouzbèke. L’homme fort de Balkh, Atta Mohammed Nour, le Gouverneur de cette province afghane limitrophe de l’Ouzbékistan contrôle bien sa province, épargnée par les combats internes agitant les provinces voisines.
Chavkat Mirziioiev entend développer la coopération économique entre son pays et la province afghane, en faisant notamment de Khaïraton, le point frontalier afghan face à
Termez l’Ouzbèke, une zone de libre-échange.

En face le mouvement islamiste d’Ouzbékistan souffre de multiples dissensions internes. Depuis 2012, le mouvement a changé de nom pour se nommer désormais Mouvement Islamiste du Turkestan (MIT), traduisant ainsi une perte du monopole ouzbek du djihadisme par des effectifs de moins en moins ouzbeks et de plus en plus centrasiatiques. Le mouvement a également
prêté allégeance en 2015 à l’Organisation Etat islamique devenant ainsi une simple, je
souligne bien, une simple katiba (phalange militaire djihadiste) franchisée de l’Etat Islamique-Khorasan (EI-K), la branche militaire de l’Organisation Etat islamique (OEI) en charge de la gestion de l’Afghanistan de l’Asie centrale post-soviétique, du Xinjiang chinois et du Khorasan iranien. En effet,
jusque-là, le MIT était la seule grande organisation djihadiste régionale. Elle doit désormais depuis 2015 s’effacer et partager la scène djihadiste régionale avec d’autres katiba à base géographique nationale (Ansaroullah tadjik, Djound al-Khalifat kazakh, Djaïch-oulMakhdi kirghiz…) ou ethniques (les Ouzbeks, de citoyenneté kirghize, d’Och du Djamaat Ojannat Ochiklari…) franchisées de l’EI-K, toutes établies dans le nord de l’Afghanistan et disposant de réseaux puissants composés de cellules dormantes au Tadjikistan et en Kirghizie, ainsi que dans la Vallée du Ferghana. Cet affaiblissement du MIT s’est d’autre part concrétisé par la scission d’une partie minoritaire du mouvement, restée fidèle aux Talibans et à al-Qaïda, et aux combats internes meurtriers ayant ensuite suivi (Ousman Ghazi, le chef de la majorité pro EIK du MIT y fut alors tué).

Les forces de l’islamisme sont donc divisées, mais toujours très actives dans la région.

Cependant , les menaces semblent géographiquement se déplacer, délaissant un Ouzbékistan fort de 30 millions d’habitants, de la plus grande armée de la région (100 000 hommes bien équipés) et en croissance économique soutenue depuis l’arrivée de Chavkat Mirziioiev au pouvoir, pour des régions plus poreuses comme le désert turkmène ou les montagnes tadjikes, bien moins gardées. 

A.J : Quels sont les enjeux du rapatriement d’Irak et de Syrie de citoyens d’Asie centrale, dont Ouzbeks et Kazakhstanais ?

D.G : Les autorités des républiques d’Asie centrale poussent toutes à la normalisation des relations et au retour de la cohérence nationale avec les djihadistes rapatriés et leurs familles, ainsi qu’à l’amnistie pénale, pensant ainsi naïvement refaire entrer ces personnes dans le rang. Or, les différentes lois d’amnistie ont partout eu des résultats mitigés, notamment au Tadjikistan où 40% des jihadistes rapatriés auraient depuis fondé de nouvelles cellules djihadistes clandestines dans le pays ou seraient allés rejoindre directement et grossir les effectifs de l’EI-K dans le nord de l’Afghanistan, entraînant pour certains des garde-frontières et des agents des forces spéciales, trop bassement payés, dans leur sillage.

A.J : Quelles actions des pays d’Asie centrale pour soutenir opérationnellement la coalition internationale contre les Talibans ?

D.G : La donne n’est plus la même qu’en 2001. Les Talibans ne représentent plus le principal danger en Asie centrale. Au contraire, ceux-ci de par leur islamisme nationaliste à base pachtoune sont encouragés par les États voisins, ainsi que les puissances régionales, à cesser leurs hostilités avec les forces nationales afghanes et à s’allier avec elles (pourparlers de Doha) contre l’ennemi commun qu’est l’EI-K, islamiste comme les Talibans, mais à visée internationaliste.

D’un autre côté, les États d’Asie centrale, qui présentent tous des régimes autoritaires à l’exception de la Kirghizie, ont encore une logique d’appréciation héritée de l’époque soviétique et devenue aujourd’hui inadaptée face au danger du terrorisme djihadiste. Les régimes d’un côté répriment leurs oppositions islamistes légalistes et laïques, tandis que, comme les différentes révoltes dans les prisons tadjikes de Khodjent novembre 2018) et de Vakhdat (mai 2019) viennent de nous le confirmer, ces oppositions sont aussi victimes des cellules intérieures de l’OEI. D’un autre côté, par leur clanisme, leur népotisme, leur corruption et leur captation insatiable des richesses, ces mêmes régimes ne répondent pas aux besoins vitaux de leurs populations en détresse économique et sociale toujours plus grande et jettent donc chaque jour les personnes les plus désespérées dans la gueule du loup djihadiste.

Au niveau régional, la plupart des États centrasiatiques sont depuis 1992 membres de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), une alliance militaire russe qui, par la présence de bases militaires ainsi que de la 201e Armée de Fusiliers Motorisés russe sur le Piandj (frontière tadjiko-afghane) et des exercices communs, est censée garantir leur sécurité. Mais, l’OTSC, relais militaire de la vision russe du terrorisme, n’a pas non plus conscience de la gravité de la situation liée au
djihadisme international, continuant à favoriser les approches de répression intérieure (chaque État-membre doit contrôler ses oppositions).

L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), mise en place en 2001, par la Chine et comprenant un certain nombre d’États d’Asie centrale, ainsi que la Russie, partage également cette même approche, tout en liant obligatoirement la lutte contre le terrorisme à celle contre le séparatisme (ainsi, pour Pékin, tout Ouïghour séparatiste est obligatoirement djihadiste). Cette déformation et confusion des genres justifie certes l’enracinement des pouvoirs autoritaires dans les États de l’OCS, mais elle écarte toutes les oppositions politiques alternatives modérées et aggrave en conséquence la portée de remèdes communs efficaces dans la lutte contre un terrorisme transnational.

Enfin, nous devons tous déplorer le manque de coordination entre ces deux organisations et l’Occident. En effet, l’âge avancé des dirigeants, des structures de renseignement et militaires russes, chinoises ou occidentales ; fait qu’ils partagent encore la vision de l’opposition des blocs et de la guerre froide, alors que l’OEI préserve malheureusement toujours une certaine avance stratégique sur ses adversaires de par sa vision transnationale et les obligeant ainsi à s’adapter à son tempo.

Aussi, la victoire sur l’OEI en Afghanistan, comme sur ses cellules en Asie centrale, ne pourra selon moi être possible que par un approfondissement certain des coopérations entre les États et leurs services de renseignement et en sortant surtout du cadre étriqué et suranné du monde de la guerre froide. La prise d’initiatives concertées contre l’OEI permettrait ainsi de devancer l’écriture des évènements par l’organisation terroriste et ainsi d’éviter que ceux-ci soient mis en œuvre.
Cependant, la perte de puissance des ÉtatsUnis et la montée de la Chine se traduisent dans la région par une présence économique, et désormais militaire, chinoise toujours plus importante. Pékin exporte, investit massivement et répare les infrastructures vieillissantes de l’époque soviétique en Asie centrale, tout en y maintenant une présence humaine désormais permanente pour son entretien. La Chine construit également une base militaire à Mourghab, dans le GornoBadakhchan tadjik, afin de barrer la route du retour aux djihadistes ouïghours et huis de retour des fronts irako-syrien et afghan du djihadisme. Elle entend aussi installer sa présence en Afghanistan dans les mêmes objectifs économiques et militaires. Pékin compte de plus en plus à ce titre à se poser comme seul rempart durable face au djihadisme. Or, cette alternative chinoise qui s’impose de plus en plus face au chaos afghanb et à l’incurie dangereuse des pouvoirs politiques et économiques des États d’Asie centrale pourra à terme certes durablement pacifier et développer la région, mais, en retour, elle en fera un protectorat.